C’est une nouvelle qui m’attriste : l’Isle-sur-la-Sorgue, suite à une rupture dans la convention qui liait la municipalité à Marie-Claude Char, la veuve de René Char, se voit retirer le fond privé et l’univers du poète… En effet, la municipalité souhaite maintenant diversifier les expositions temporaires, sans souci du lien avec l’univers du poète, ce qui pour l’ayant-droit et la gardienne de l’héritage culturel du poète annonce une rupture avec la convention initiale : « La convention spécifiait que les artistes aient un lien, même éthique, avec Char. Le maire a d’autres projets, il contredit le projet culturel qui nous liait à la mairie »1.
La maison de René Char, que j’ai eu l’occasion de visiter il y a deux ans, se vide complètement de l’âme qui l’habitait encore. L’éthique n’a plus de terroir et le patrimoine se vend « comme le savon à barbe« .
Qu’il vive !
Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit, un contre sépulcre.
Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.
La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu’importe à l’attentif.
Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.
Il n’y a pas d’ombre maigre sur la barque chavirée.
Bonjour à peine est inconnu dans mon pays.
On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de ne pas avoir de fruits.
Cassandre implorant la vengeance de Minerve contre Ajax, Jérôme-Martin Langlois, 1779-1838, Musée des Beaux-arts de Chambéry
Aujourd’hui je vous propose une petite tragédie en 1 acte sur le thème de Cassandre. Comment Cassandre, qui a conjointement le don de prédire l’avenir et la malédiction de ne pas être crue, envisage-t-elle, ou pas, sa propre fin ? C’est tout le sujet de ce petit texte. Et ça se trouve sur Fanes de Carottes.
"Le bleu fouillis des claires étoiles !" La nuit étoilée sur le Rhône, V. Van Gogh (détail)
« De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles,
C’est le grand jour tremblant de midi,
C’est, par un ciel d’automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L’Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !
Prends l’éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d’énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?
Ô qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée
Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym…
Et tout le reste est littérature. »
A la mémoire de Philippe Vercaemer,
qui fut le troubadour de mes cours de littérature médiévale
Jamais silence, jamais sidération, jamais trois gouttes de sang n’auront jamais fait couler autant d’encre rouge et noir… Décidément Chrétien de Troyes, dont je vous ai déjà parlé, figure parmi les plus grands instigateurs des mythes littéraires occidentaux, lui qui écrit en incipit de Perceval :
« Qui petit seme, petit quialt, / Et qui auques recoillir vialt, / An tel leu sa semance espande / Que fruit a cent dobles li rande ; / Car an terre qui rien ne vaut / Bone semance i seche et faut. / Crestïens seme et fet semance / D’un romans que il ancomance / Et si le seme an si bon leu / Qu’il ne puet estre sanz grant preu. »1
De quoi s’agit-il ? De Perceval cette fois ! L’épisode se passe au moment où il est sur le point de rencontrer la cour du Roi Arthur qui va le faire chevalier. Soudain un vol d’oies sauvages pourchassées par un faucon. Le faucon en blesse une, qui tombe. Celle-ci, visiblement blessée, parvient quand même à s’échapper en laissant derrière elle, sur la surface blanche et poudrée de la neige, trois gouttes de sang.
« La gente fu ferue el col,
si seinna III gotes de sanc
qui espandirent sor le blanc,
si sanbla natural color.
La gente n’a mal ne dolor
qu’ancontre terre la tenist
tant que il a tans i venist ;
ele s’an fu ençois volee,
et Percevax vit defolee
la noif qui soz la gente jut,
et le sanc qui ancor parut.
Si s’apoia desor sa lance
por esgarder cele sanblance,
que li sans et la nois ansanble
la fresche color li resanble
qui est an la face s’amie,
et panse tant que il s’oblie.
Ausins estoit, an son avis,
Li vermauz sor le blanc asis
come le gotes de sanc furent
qui desor le blanc aparurent.
An l’esgarder que il feisoit
li ert avis, tant li pleisoit,
qu’il veïst la color novele
de la face s’amie bele.
Percevax sor les gotes muse
tote la matinee et use
tant que hors des tantes issirent
escuier qui muser le virent
et cuiderent qu’il somellast. »2
La scène est presque d’une banalité déconcertante. Le motif des trois gouttes de sang est d’une charge symbolique assez maigre (bien sûr les continuateurs chrétiens de Chrétien de Troyes y verront le sang du Christ tombé de la lance de Joseph D’Arimathie mais tel n’est pas le sujet de la sidération de notre chevalier). L’analogie chromatique (contraste sang/neige contre les couleurs du visage de son amie, Blanchefleur) un peu forcée… Mais qu’est-ce donc qui captive aussi intensément le regard de Perceval au point qu’il s’en oublie lui-même ? C’est tout le mystère, le Graal de cette scène. Un Quignard voit dans ce pensif un être parvenu au bord du langage, au bout du mot qui reste interdit au bout de la langue, de ce langage qui ne parvient plus à jaillir face au vide, au réel éblouissant qui suit l’instant de cette prédation3.
Roland Barthes, sans aucun doute, y décèlerait l’origine du puctum de l’image, ce détail poignant qui vient transpercer et piquer au vif le regardant. Relisons sa définition du puctum :
« Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Un mot existe en latin pour désigner cette blessure, cette piqûre, cette marque faite par un instrument pointu ; ce mot m’irait d’autant mieux qu’il renvoie aussi à l’idée de ponctuation et que les photos dont je parle sont en effet comme ponctuées, parfois même mouchetées, de ces points sensibles ; précisément, ces marques, ces blessures sont des points. Ce second élément qui vient déranger le studium, je l’appellerai donc le punctum ; car punctum, c’est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure – et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). »
Roland Barthes, La Chambre claire, Garnier-Flammarion, pp. 48-49
Quelle étrange résonance entre cette définition, ces mots choisis au XXe siècle et ceux qui décrivent cette scène mythique huit siècles plus tôt. Il y aurait la pointe hasardeuse d’un événement marquant qui frapperait Perceval, des petites tâches de sang, comme des points sensibles, qui toucheraient le cœur innocent (rappelons que l’innocence est un des traits principaux de Perceval) du preux chevalier.
De là à l’épiphanie Joycienne (ou à la madeleine proustienne) il n’y a qu’un pas ! Mais je reviendrai sans aucun doute sur cette image bientôt !!!
v. 1-10 : « Qui sème peu récolte peu, et qui veut faire une belle récolte doit planter sa semence en un lieu propre à la lui rendre au centuple. Car en terre qui ne vaut rien, la semence sèche et meurt. Chrétien plante et sème un roman qu’il commence, et il le sème en un si bon lieu qu’il ne pourra pas ne pas lui rapporter beaucoup. » [↩]
« L’oie avait été atteinte au cou et elle perdit trois gouttes de sang qui se répandirent sur la neige blanche, telle une couleur naturelle.
Elle n’avait pas été blessée au point de rester à terre et de laisser à Perceval le temps d’arriver jusqu’à elle.
Elle avait donc repris son vol et Perceval ne vit que la neige foulée, là où l’oie s’était abattue, et le sang qui apparaissait encore.
Il prit appui sur sa lance et contempla la ressemblance qu’il y découvrait : le sang uni à la neige lui rappelle le teint frais du visage de son amie, et, tout à cette pensée, il s’en oublie lui-même.
Sur son visage, pense-t-il, le rouge se détache sur le blanc exactement comme le font les gouttes de sang sur le blanc de la neige.
Plongé dans sa contemplation, il croit vraiment voir, tant il y prend plaisir, les fraîches couleurs du visage de son amie qui est si belle.
Perceval passa tout le petit matin à rêver sur ces gouttes de sang, jusqu’au moment où sortirent des tentes des écuyers qui, en le voyant ainsi perdu dans sa rêverie, crurent qu’il sommeillait. »
Traduction J. Ribard. (Le Conte du Graal, éd. Honoré Champion) [↩]
Tempête sur les côtes de Belle-Ile, Théodore Gudin (1802-1880)
NUAGES (I)
Pas une chose au monde qui ne soit
Nuage. Nuages, les cathédrales,
pierre imposante et bibliques verrières,
qu’aplanira le temps. Nuage l’Odyssée,
mouvante, comme la mer, neuve
toujours quand nous l’ouvrons. Le reflet
de ta face est un autre, déjà, dans le miroir
et le jour, un labyrinthe impalpable.
Nous sommes ceux qui partent. Le nuage
nombreux qui s’efface au couchant
est notre nuage. Telle rose
en devient une autre, indéfiniment.
Tu es nuage, tu es mer, tu es oubli.
Tu es aussi ce que tu as perdu.
Jorge Luis Borges, Les Conjurés, traduction par Claude Esteban,
dans Œuvres complètes, op. cit., p. 941.
Poème que j’ai découvert dans le toujours excellent journal permanent de la poésie, j’ai nommé Poezibao.
Derniers échos...