La lectrice

La lectrice

Je rapa­trie ici quelques articles dis­sé­mi­nés ici et là, parce que le net est une comète qui par­fois ne se laisse pas rat­tra­per… Elle fuse, on l’admire, elle dis­pa­raît et nous laisse sans autre trace que celle, fugace, du sillon réti­nien creusé en notre mémoire ver­sa­tile. Je pré­fère, tant qu’il est temps, en attra­per quelques poussières…J’ai rédigé ce texte en octobre 2008 dans et pour le nid d’Ekwerkwe. La source d’inspiration fut cette toile de Made­leine Lesage qui cha­peaute son blog. Merci à Ekwerkwe de m’avoir per­mis de jouer dans son bac à sable et merci à Made­leine Lesage de m’avoir gra­cieu­se­ment auto­risé la repro­duc­tion de son œuvre. Merci à Edmond Jabès pour toutes les pro­fondes réflexions sur le rap­port au livre qu’il a pu sus­ci­ter en moi à tra­vers son œuvre.



« La Femme est pour moi la mémoire du temps, incrus­tée dans la matière.
Ses formes oni­riques trans­cendent l’existence; elles sont por­teuses de rêve et de vie. »

Made­leine Lesage

D’aucuns ont du remar­qué cette pai­sible scène de lec­ture qui orne le fron­ton du nid d’Ekwerkwe. La scène hélas est main­te­nant tron­quée (elle ne l’était pas dans l’ancien nid) : la faute aux outils obs­ti­nés qui ne se mettent pas au ser­vice de l’imagination et du vagabondage.

Cette toile est l’œuvre de la cana­dienne, Made­leine Lesage *, céra­miste et artiste peintre. Ses tableaux et ses pein­tures sur céra­mique sont des invi­ta­tions à la rêve­rie, à la médi­ta­tion, au repos. Une rêve­rie fémi­nine toute per­son­nelle, car l’univers de Made­leine Lesage est avant tout peu­plé de femmes, de jeunes filles, sou­vent dans des pos­tures contem­pla­tives et pen­sives… La naï­veté de ses traits et son uti­li­sa­tion des cou­leurs – qui font quelque peu pen­ser à Gau­gin – donnent une sen­sa­tion de dou­ceur, de merveilleux.

Puisque Ekwerkwe m’a gen­ti­ment invité à venir jouer dans son bac à sable et puisque cette toile m’a beau­coup ins­piré, je vais vous pro­po­ser une lec­ture libre, com­plè­te­ment per­son­nelle et vaga­bonde de ce tableau, La lec­trice.

Sébas­tien, joueur des bacs à sable.

* Deux sites à visi­ter : l’ancien où figure ce tableau et le nou­veau.

* * *

« Un temps. Un lieu.

– Où sommes-nous et en quelle saison ?

Peu importe le lieu. Ce lieu est celui du retrait, de l’écart, une clai­rière bor­dée d’arbustes, n’importe laquelle fera l’affaire. Les rayons du soleil doivent impé­ra­ti­ve­ment per­cer la voûte végé­tale. Ce lieu c’est l’orée de la forêt où l’or enlu­mine les charmes, par petites touches.

Peu importe la sai­son : des jeunes feuilles vert anis fré­missent au prin­temps, l’herbe semble avoir revêtu sa parure de feu de l’été, des oiseaux s’envolent comme des feuilles d’automne et cer­tains arbres portent déjà la nudité aus­tère de l’hiver. Ce pour­rait être n’importe laquelle, ou les quatre sai­sons réunies en même temps. Réunies dans le livre. La sai­son, c’est le temps de lire.

Une fille.

– Qui est-ce ?

Peu importe son nom. Les noms qu’elle porte sont aussi nom­breux que les feuilles des arbres qui bordent cette clai­rière, aussi il serait vain de lui n’en don­ner qu’un. Même si son nom ne sera pas pro­noncé dans le livre elle sait qu’elle peut s’habiller de tous les noms majus­cules du livre. Son nom importe moins que l’absence qu’elle impose, sur ce banc, à l’orée de la forêt.

– Quel âge a-t-elle ? Elle a l’air jeune…

Elle n’a pas d’âge, sinon celui d’aimer lire. Car c’est une lec­trice. Elle lit.

Elle lit. Sa tête est incli­née sur le côté. Son cou est une offrande à la dou­ceur du vent. A-t-elle cette géné­ro­sité d’offrir son épaule aux oiseaux ? Les invite-t-elle, eux aussi, à par­cou­rir le pay­sage du livre depuis ce blanc Aréo­page, ce per­choir cla­vi­cu­laire où les oiseaux peuvent se nicher à chaque arrêt aux pages ?

Ces longs che­veux, ras­sem­blés d’un même côté pour ne pas obs­truer la lec­ture, accen­tuent et pro­longent cette incli­nai­son d’une légère ondu­la­tion. Les lec­trices aiment par­fois cacher leur visage dans l’épaisse forêt de che­veux qui le borde. Leurs lianes invitent alors le livre à se perdre avec elles dans la touf­feur de cette jungle. Elle non. Avant de lire, elle exé­cute un balan­ce­ment sec de la tête qui ordonne les che­veux sur le côté qu’elle a choisi. Ensuite len­te­ment, sa main de nacre se trans­forme en peigne qui rabat les mèches rebelles et les lisse pour for­mer cette cas­cade figée. Il suf­fit qu’elle hoche légè­re­ment la tête pour mettre à mal ce com­plexe édifice. Aussi elle choi­sit par ce geste d’être la lec­trice immuable.

Elle lit. Sa tête est inclinée…

Est-ce pour mar­quer phy­si­que­ment l’inflexion de ces lignes qui défilent sous ses yeux ? Est-ce pour rap­pro­cher son oreille du livre afin qu’il lui mur­mure son cur­sif secret ? Ou au contraire lève-t-elle l’oreille pour écou­ter le chant de l’oiseau ? Est-ce pour ne pas avoir trop de hau­teur – de ver­tige – par rap­port au livre, pour recueillir avec humi­lité les mots qu’il lui envoie d’en bas ?

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos, mais on le devine ce n’est pas le som­meil qui entre­bâille ses per­siennes, ni le soleil. Le peintre a ce même plis­se­ment d’yeux, celui qui consiste à se débar­ras­ser des sco­ries, des détails super­flus qui para­sitent le tableau, pour ne gar­der sur la toile réti­nienne qui tapisse ses yeux qu’une image épurée de la com­po­si­tion : les lignes de force qui lacèrent la toile ; l’ombre et la lumière essen­tielles au tableau.

Elle lit. Elle a les yeux mi-clos. Elle per­çoit simul­ta­né­ment l’ombre inté­rieure sous ses pau­pières de velours et la lumière du jour que caresse son iris. Sur cet écran per­son­nel où jouxtent ces deux plans elle laisse s’imprimer et le tra­vel­ling des phrases – ce galop obs­tiné – et la rêve­rie libé­rée des mots, quand ceux-ci, les mots, telles des cosses de petits pois, déchirent leur fine enve­loppe et laissent échap­per des images, ces billes folles qui viennent rou­ler sous les paupières.

En haut l’extravagante danse des oiseaux, en bas la course effré­née des chevaux.

– Cette lec­trice… est-elle un écran sur lequel le livre vient se projeter ?

Si l’on devait situer cette scène au cinéma, elle serait par­tout à la fois : l’écran écrin qui reçoit la lumière, le fais­ceau – ce crin lumi­neux – qui balaye l’écran, la lumière qui emprunte le cha­toie­ment des cou­leurs à la pel­li­cule, le secret réa­li­sa­teur tapi dans l’ombre de ses marion­nettes, l’actrice qui incarne la chair incar­nat, la spec­ta­trice immo­bile et silen­cieuse. Elle est aussi et sur­tout cette noire obs­cu­rité qui enve­loppe le tout.
Elle lit. Sa tête incli­née, bien­veillante et son­geuse, sur le centre de ce monde : le livre. Un gros livre bleu à la cou­ver­ture car­ton­née, rigide. Ni vrai­ment posé sur ses genoux, ni tota­le­ment sus­pendu dans le vide, mais main­tenu dans un entre-deux. Placé non loin de la pal­pi­ta­tion du cœur, balancé par son souffle qui s’échappe de la cage tho­ra­cique – ces lentes ins­pi­ra­tions qui scandent le rou­lis des pages, ce cœur qui bat : au rythme du livre répond le rythme du corps.

Est-ce la fille qui tient le livre contre elle ou est-ce le livre qui se blot­tit pour l’écouter ? Lequel des deux plonge son regard dans la lec­ture de l’autre ? Qui peut dire ici quel est l’objet ou le sujet de cette tendre et atten­tive étreinte ?

Elle lit. Ses deux mains tiennent le livre : l’une, ouverte, le sup­porte ; l’autre, fer­mée, le sai­sit. S’agrippe-t-elle au livre comme un alpi­niste en détresse à sa saillie ? L’empoigne-t-elle pour l’empêcher de battre des pages et s’envoler, comme ces oiseaux que le vent semble agi­ter. Quelle force, magné­tique ou magique, les relie et les éloigne ? Alter­na­ti­ve­ment. Ni réel­le­ment fusion, ni com­plè­te­ment scis­sion, un aller-retour inima­gi­nable entre les deux états, ter­rae inco­gni­tae de la physique.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Ou bien est-ce le livre qui s’est posé sur ses mains ? Blotti contre son corps, ce chat fami­lier réclame la tendre caresse de sa maî­tresse – échange sen­suel – les mains par­cou­rant avec une len­teur conte­nue le vélin pelage, le félin des pages. Le livre par­fois ron­ronne, laisse per­ce­voir sa vibra­tion, son bourdon.

J’ai dit maî­tresse mais cela ne reflète pas l’état de leur rela­tion. Il n’y a aucun lien constant de subor­di­na­tion entre elle et le livre : si par hasard au détour d’une page il se trouve qu’elle le domine, cela ne dure pas long­temps, la page sui­vante la ren­verse tota­le­ment, de telle sorte que le livre prend le des­sus – elle devient alors à son tour son page – ou en fait son alter ego, sa com­pagne. Alter­na­ti­ve­ment. Ni maître, ni esclave, cha­cun étant le dis­cret explo­ra­teur du ter­ri­toire de l’autre.

Elle lit. Ses mains tiennent le livre. Son bras est ouvert. Et ce geste se super­pose à mille autres en une incons­ciente dis­sé­mi­na­tion. Une maî­tresse enlace son chat, une mère berce son nouveau-né, une amante étreint le jour, le ciel sur­plombe la terre, la vasque abrite secrè­te­ment l’eau qui dort, la jarre recèle en son ombre la secrète l’espérance, l’oiseau déploie ses ailes, le livre s’entrouvre sous nos yeux. Son bras est ouvert mais c’est l’arbre dont on fait les livres qui embrasse le monde.

Elle lit. La caresse le livre. Deux noms mali­cieu­se­ment gri­més en verbes qui signi­fient « don­ner ». Elle caresse le livre de ses yeux mi-clos, de ses mains posées. Il lui livre cette caresse amou­reuse qui lui ravit ses mains, ses yeux, ce cou, cette épaule. Fille et livre fré­missent dans le vent et vibrent comme des anches. L’oiseau, silen­cieux, s’enivre de ce chant à l’unisson.

Elle lit. La caresse le livre. Dans ces deux vocables on per­çoit le contact sen­suel de la peau contre le papier, de l’écorce contre l’épiderme. Cette caresse réci­proque est une tendre inter­ro­ga­tion sur le mys­tère de l’autre qui réside en-deçà de la sur­face soyeuse. Fille et livre dési­rent avec ardeur le don, le livré, le scellé, mais ils en caressent lon­gue­ment l’enveloppe, l’opaque embal­lage, comme s’il fal­lait repous­ser tou­jours à plus tard l’instant de la déchi­rure, du dévoi­le­ment, de l’impudique, comme si un seul geste impru­dent pou­vait com­mettre l’irréparable. Pour exemple, la sur­face lisse et plane de l’eau endor­mie dans la vasque : l’effleurer ne pro­voque que de fines ridelles à sa sur­face, à peine une onde légère qui laisse trans­pa­raître ses eaux pro­fondes ; si la main – cette impa­tiente curieuse – plonge bru­ta­le­ment dans l’eau : la sur­face se trouble com­plè­te­ment. Le charme est rompu et l’eau s’échappe et avec elle son secret.

Elle lit. La caresse le livre. Le tendre effleu­re­ment et la caresse aérienne qui donnent à aper­ce­voir les pro­fon­deurs plu­tôt que la trouée, la déchi­rure, la péné­tra­tion qui anni­hilent le livre. Le livre n’admet aucun viol d’aucune sorte. Le livre est une invi­ta­tion au jeu.

– Que vos mots sont empreints d’érotisme !

L’érotisme, ce ne sont pas mes mots qui le mettent à jour, ce sont ceux du tableau et du livre. C’est ces yeux mi-clos, ce cou offert, cette épaule per­choir, ce bras ouvert, c’est cette caresse le livre. C’est ces pieds nus égale­ment qui dési­rent la terre au plus près du sol. C’est parce que la lec­ture nous oblige à nous débar­ras­ser de nos vête­ment les plus lourds, à nous rendre léger comme une plume frô­lant la page, à nous main­te­nir au plus proche du livre, sans jamais cepen­dant en for­cer la ligne. L’érotisme c’est cette proxi­mité étrange entre une fille et un livre – un vivant et un vécu – qui créé la caresse, qui créé un souffle, un silence enjô­leur, un sen­ti­ment d’ivresse, un fris­son de liberté, un plai­sir doux.

Elle lit. Sa tête incli­née, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde.

Dans cet espace, ce tri­angle géo­mé­tri­que­ment des­siné par les trois points que sont les yeux mi-clos, le livre posé et ouvert et l’épaule qui invite se joue l’acte unique du livre. Un uni­vers res­serré, dense à l’extrême, moulé pour cette par­faite inti­mité : ses lignes ténues ou invi­sibles tissent la trame dra­ma­tique de sa nais­sance à sa mort. Le lire, lui aussi, naît et meurt. Bien plus sou­vent que nous-mêmes.

– Vous oubliez le bras ouvert ! votre tri­angle est ébré­ché au niveau de l’épaule.

La pliure du bras est uni­que­ment là pour rap­pe­ler que si nous écor­nons le livre pour gra­ver en lui le lieu de notre mémoire, le livre en retour lui aussi altère notre corps. Lorsque nous le quit­tons, nous lui lais­sons une part de nous-mêmes : ce bras plié, ouvert écorne le tri­angle pour rap­pe­ler cette absence et cette perte. Qui­conque ferme un livre porte la trace indé­lé­bile de ses pages écornées.

– Il y a comme une intense inti­mité dans cette scène : est-ce que ce petit monde est clos ?

On pour­rait le pen­ser. Mais c’est une illu­sion : ce monde se déploie telle une nébu­leuse dans l’univers. D’ailleurs on peut suivre du regard le lent mou­ve­ment de cette spi­rale. En par­tant de ce centre, le livre : les mains qui caressent, le bras ouvert, l’épaule Aréo­page, le cou offert, la tête pen­chée, les yeux mi-clos, les oiseaux agi­tés, la vasque à boire, le chat qu’on caresse, l’arbre qui embrasse, la jarre qui recèle, la branche qui sur­plombe, l’oiseau qui veille. Le livre n’est pas le centre d’un cercle, mais d’une spi­rale qui, loin de nous tenir enclos dans la limite de ses fron­tières, nous pousse à fran­chir tou­jours plus loin ces lignes de démar­ca­tion. Tou­jours for­clos mais à l’intérieur. Le livre est cet œil du cyclone qui pré­fi­gure aussi une tem­pête à venir.

Elle lit. Sa tête incli­née, les yeux mi-clos. Ses mains caressent le livre, le centre de ce monde en expansion.

– Que ce monde est serein et doux ! il n’y a aucune ombre à ce rêve…

Que l’on ne s’y trompe pas, des ombres sillonnent sans cesse le tableau. Un livre sans ombre est un livre qui n’est pas écrit. L’ombre d’un livre. La page blanche à elle seule ne peut se résoudre à faire livre. L’encre de la seiche puise sa noir­ceur dans l’ombre des pro­fon­deurs abys­sales. Quand l’encre est tarie, c’est alors son sang, bien plus noir encore, qui la remplace.

Elle lit. Sa tête incli­née, les yeux mi-clos. Devant elle la caresse, der­rière elle la jarre.

– La jarre ? Ah oui je vois ! Elle sym­bo­lise ici l’abondance, de richesse, de fer­ti­lité, n’est-ce pas ?

Dans la jarre, il est vrai, on trouve la pro­fu­sion et la fer­ti­lité. Le blé y est abon­dant et chaque grain est le germe d’un autre livre, la pro­messe d’une autre semai­son de pages. La jarre est égale­ment le récep­tacle de l’effort, du tra­vail beso­gneux, du labeur satis­fait et du repos mérité. Oui ! Mais cette jarre là est d’une toute autre argile et nul ne peut chan­ger son grès. Le livre aussi est pro­fu­sion, fer­ti­lité, tra­vail acharné. Mais le livre aussi est pétri de cette argile là et nul ne peut chan­ger son gré.

Elle lit. Sa tête incli­née, les yeux mi-clos, l’épaule qui invite, le bras ouvert. Ses deux mains tiennent le livre. La caresse le livre. Ses pieds nus. Devant elle, le chat ivre de caresse, devant elle l’eau de la vasque qui dort, la valse des oiseaux. Der­rière elle, l’ombre mena­çante de l’arbre qui coule sur elle. Der­rière elle la jarre béante et sour­noise comme un livre ouvert.

Au-dessus un sinistre oiseau semble faire le guet. »




Une réponse à “La lectrice”

  1. mc d'augé dit :

    J’aime l’idée de la spi­rale et le livre se situant comme l’oeil du cyclone … ce qui est sûr c’est qu’il est impos­sible de lire ton texte en coup de vent :o ) quant au sinistre oiseau, rassure-nous, ce n’est pas l’un de ces affreux “de chez Alfred” ? beau texte bravo !

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