La Diablada, Georges Flipo — 1ère partie

La Diablada, Georges Flipo — 1ère partie

La Dia­blada, Georges Flipo
Ed. Anne Carrière

[Lire le billet pré­cé­dent…]

Aver­tis­se­ment : ce billet n’a pas pour voca­tion de faire décou­vrir La Dia­blada, une mul­ti­tude de billets existe déjà dans ce but. Ce billet res­ti­tue une réflexion per­son­nelle construite à la lec­ture de ces nou­velles, aussi, il se peut, inopi­né­ment que je dévoile l’intrigue de cer­taines d’entre elles. Cette lec­ture, évidem­ment, comme toutes les lec­tures, n’engage que son lecteur…

La Diablada, Georges Flipo, éditions Anne CarrièreJ’ai décou­vert La Dia­blada et son auteur Georges Flipo il y a quelques temps sur le blog de Syl­vie. Comme bon nombre de blo­gueurs de la bulle « lit­té­raire » je visite son blog, véri­table curio­sité venant de la part d’un auteur. Car Georges Flipo fait par­tie de ces “célé­bri­tés” plé­bis­ci­tées par la blo­go­sphère, de ces auteurs que l’on a l’impression de côtoyer au quo­ti­dien, comme si, d’une cer­taine manière, on savait pou­voir le ren­con­trer au mar­ché ou dans le bis­trot du coin. Là, il nous parle de lui (mais aussi des autres), de ses livres, de ses tri­bu­la­tions d’écrivain du 21e siècle, il joue avec une cer­taine verve à l’Auteur tout en sau­pou­drant ses pro­pos d’une bonne dose d’auto-dérision et d’humour, il lit et répond aux com­men­taires, pas tou­jours de manière com­plai­sante d’ailleurs, mais tou­jours avec sin­cé­rité, humour et humeur. Ceci donne une impres­sion de fami­lia­rité, de proxi­mité. On se dit que ce Flipo-là, on le connaît un peu !

* * *

En com­men­çant La Dia­blada, je me suis donc dit que j’allais por­ter une atten­tion toute par­ti­cu­lière à cette lec­ture. Parce que, petit un, je “connais” l’auteur (je lui ai pro­mis de le lire et d’en dire ce que j’en pense) et que cette “proxi­mité” avec lui, même loin­taine, me pousse à être davan­tage atten­tif, cri­tique et hon­nête pour ne pas sim­ple­ment flat­ter l’auteur dans le sens du poil (en a t-il vrai­ment besoin ?) mais bien d’en faire une lec­ture sin­cère, comme si je lisais n’importe quel auteur en fait (enfin presque!).

Petit deux, ce livre est un recueil de nou­velles, le pre­mier opus qu’il a publié (je lirai son pre­mier roman en second et son der­nier roman en der­nier, ques­tion de logique). A part quelques auteurs comme Bor­gès, A. E. Poe, J. Barnes, et quelques autres, je me rends compte que j’ai assez peu pra­ti­qué ce genre que j’affectionne pour­tant. Aussi, pour cette lec­ture, j’étais curieux de savoir com­ment on construit un recueil de nou­velles (ce qui revient égale­ment à décou­vrir la lec­ture de l’éditeur qui oriente des choix, fait des coupes sombres, etc.), com­ment on peut — ou ne peut pas — don­ner une unité, trou­ver un fil conduc­teur entre des uni­vers, des per­son­nages, des trames dra­ma­tiques dif­fé­rents. J’ai donc tenté d’en avoir une vision assez proche et loin­taine. Et je trou­vais cet exer­cice dou­ble­ment inté­res­sant d’autant que, selon l’aveu de l’auteur :

« La fai­blesse de la Dia­blada est aussi sa force : une cer­taine diver­sité d’univers. Des nou­velles dans le passé, ou dans l’enfance, d’autres en Amé­rique du Sud. […]

Cette diver­sité plaît (appa­rem­ment) aux lec­teurs, mais c’est quand même une fai­blesse : elle com­plique la tâche des médias et sur­tout des libraires (com­ment par­ler de nou­velles qui ont peu en com­mun ? ). » (Source : blog de Georges Flipo)

Chouette! j’allais pou­voir cher­cher libre­ment des poils sur les œufs en sachant que mon point de vue ne serait ni jour­na­lis­tique, ni com­mer­cial mais sim­ple­ment celui d’un lec­teur, stylo à la main.

J’ai donc lu La Dia­blada. Avec un inté­rêt crois­sant, je dois le dire. Le style de G. Flipo, pour ce pre­mier opus, est plu­tôt économe et effi­cace : il n’est jamais le même d’une nou­velle à l’autre et tend à col­ler au mieux au nar­ra­teur et au mode de nar­ra­tion qui prend en charge le récit, et ça c’est un bon­heur. Lire douze nou­velles sur le même ton, celui du pré­sumé auteur, n’aurait évidem­ment aucun inté­rêt : autant écrire douze idées de scé­na­rio et s’en tenir à ça.

C’était une de mes craintes d’ailleurs. On a beau lut­ter contre ses pré­ju­gés, connais­sant sa car­rière de publi­ci­taire, je redou­tais que ses nou­velles puissent res­sem­bler à des spots publi­ci­taires : une image, une idée, un slo­gan. Mais ce que j’avais pu lire, par-ci , par-là au fil des billets était véri­fié : il n’en est rien, G. Flipo est un auteur, un conteur. Il ne nous vend rien d’autre que l’illusion de vivre une his­toire écrite et non l’idée d’une histoire.

Il est vrai que ses uni­vers dans La Dia­blada sont variés, à des époques dif­fé­rentes, dans des lieux par­ta­gés entre la France et l’Amérique du Sud (pour laquelle il a une réelle affec­tion). Les chutes sont par­fois atten­dues (parce qu’un indice trop fort met le lec­teur trop tôt sur la voie), mais elles sont pour la plu­part sur­pre­nantes, per­ti­nentes. Elles donnent sou­vent à réflé­chir, à sou­rire, et elle sus­citent sou­vent l’envie de relire la nou­velle au regard de ce nou­vel éclairage.

Il par­sème, juste ce qu’il faut, ses textes courts de détails qui sonnent plu­tôt justes : ici une page sur la nos­tal­gie désar­gen­tée des argen­tins sous des airs de tan­gos (Jour­née libre), là le bruit de la pel­li­cule qui en cas­sant fait un bruit si par­ti­cu­lier (Le film cassé), ici encore les strates par­fu­mées qui recèlent le mys­tère infini de la femme (Le par­fum des pro­fon­deurs)… Ce sont sou­vent ces détails qui font la dif­fé­rence, sur­tout dans des textes aussi court où l’élan pour entraî­ner le lec­teur dans un uni­vers est très court. Dans cet exer­cice du triple saut, j’ai trouvé G. Flipo plu­tôt convaincant.

Les thèmes peuvent paraître très dis­pa­rates cepen­dant il y a, je trouve, deux ques­tions qui sous-tendent qua­si­ment l’ensemble du recueil : Pour­quoi, à qui et com­ment on raconte des his­toires ? En quoi racon­ter une his­toire pré­fi­gure un pacte et une tra­hi­son entre le nar­ra­teur et son des­ti­na­taire ? Aussi, tenant ce fil d’Ariane par un bout, je vais ten­ter de le suivre pour voir où il me conduit.

L’ écono­mie fabu­leuse - L’Avarice, attri­bu­tion incer­taine ; Jour­née libre

On peut vou­loir racon­ter une his­toire pour vendre, ou ache­ter, dans une pers­pec­tive com­mer­ciale, pour conclure un échange écono­mique : l’écrivain, comme l’antiquaire, comme Jesús le fabri­quant de pou­pées, est tou­jours ce mar­chand d’histoires, ce com­mer­cial conteur qui dit : « Entrez donc ! », vous cher­chez quelque chose ? ça tombe bien, j’ai quelque chose pour vous !

Dans ces deux nou­velles, des ven­deurs, presque des boni­men­teurs, des mar­chands de rêve, ont recours au conte pour vendre quelque chose. Mais par un sub­til jeu nar­ra­tif, ce n’est plus le pro­duit vanté, avec talent par le vendeur/narrateur, qui devient l’objet de la vente mais bel et bien l’histoire et la part de rêve qui nimbent la mar­chan­dise. Cette der­nière devient alors objet de désir, de fan­tasmes, de pro­jec­tion men­tale sur l’écran blanc et vide de nos vies. Le désir ini­tial est dévié : l’objet s’entoure d’une épais­seur char­nelle, telle cette pou­pée que l’on vou­drait ché­rir comme son enfant et qui, en retour, par un effet de super­sti­tion, nous pro­té­ge­rait du mau­vais sort ; comme ce tableau dans lequel on se pro­jette, et qui nous va si bien qu’on finit par lui res­sem­bler. Est-ce que ce, fina­le­ment, ce mar­chand n’est pas la méta­phore de l’écrivain/conteur ? Il y a bien de cette idée, en effet, car à moins de ne col­lec­tion­ner les livres que pour l’objet qu’ils repré­sentent, le désir du livre se ramasse, se cris­ta­lise dans cette his­toire et la manière dont elle est ser­vie, dans ce contenant/contenu fan­tasmé qui l’auréole, dans cette écono­mie fabu­leuse qui lie l’écrivain à son lecteur.

L'avarice, STOMER Mathias, Musée de GrenobleCet échange com­mer­cial peut abou­tir à une sorte de pacte : dans L’Avarice, attri­bu­tion incer­taine, un couple, sans enfant, sou­cieux d’avoir l’air cultivé fait le plein, une fois par an, de sujets de conver­sa­tions pédantes en allant se plon­ger dans la vie cultu­relle de Paris. Cette quête les conduit un jour devant une vitrine où est exposé un tableau, L’Avarice, qui attire mys­té­rieu­se­ment leur atten­tion. Le mar­chand alors inter­vient : l’histoire qu’il raconte à pro­pos de ce tableau, selon laquelle l’attribution ‘géné­tique’ du tableau est incer­taine et pour­rait décu­pler sa valeur, finit de convaincre le couple de se dépos­sé­der de toute leur for­tune pour l’acquérir. C’est qu’ils le convoitent main­te­nant fol­le­ment, ce Graal de leur quête éper­due. Non seule­ment ils le veulent mais ce désir est une telle pro­jec­tion d’eux-mêmes et de leur quête orgueilleuse qu’ils finissent par vivre lit­té­ra­le­ment, pic­tu­ra­le­ment, socia­le­ment ce tableau. Sans le savoir, ils passent un pacte avec le tableau et l’histoire qui dia­bo­lise sa valeur (« un tas d’or qui vaut moins ou beau­coup plus », p.22). Ce pacte, c’est tou­jours au fond celui qui unit le lec­teur à sa lec­ture : le « pacte fabu­lant »1, celui qui ins­ti­tue « une mise en intrigue de l’agir humain », celui par lequel, par un effet de sub­sti­tu­tion, d’identification à l’un des per­son­nages (ou un décor, une situa­tion, une action, ce n’est pas tou­jours par le per­son­nage que ce pacte se noue) le lec­teur se pro­jette dans le cœur du récit, par lequel il se regarde agir dans l’intrigue. Ainsi nous deve­nons nous-même, lec­teurs, cet avare dans sa pauvre pièce étroite, et notre regard est sans cesse rivé sur l’or hypo­thé­tique et dia­bo­lique de l’histoire qui se déroule sous nos yeux. Et au fond, adop­ter cette pos­ture ne revient-il pas à nour­rir notre bon­heur de lire ?

* * *

Ce pacte peut être brisé. Cette écono­mie fabu­leuse peut finir par être vécue comme une tra­hi­son, un men­songe.

Les Ménines, VelasquezC’est ce qu’il se passe dans Jour­née libre. Un couple de tou­ristes en voyage à Bue­nos Aires se pro­mène, oisif, dans la ville pen­dant leur Jour­née libre. Fuyant un couple rasoir, il entre dans la bou­tique d’un marchand/réparateur de pou­pées, Jesús. Celui-ci raconte sa propre his­toire, com­ment il en est arrivé à répa­rer des pou­pées, com­ment il les materne… Puis il vient à par­ler de la pou­pée pri­mor­diale, celle qu’il fit de ses mains, son enfant à lui, sa fille ado­rée, celle qui, par magie, pro­tège les voya­geurs. Auréole de sain­teté, super­sti­tion, désir du désir de l’autre, désert filial, il n’en faut pas plus pour que la femme désire ardem­ment cette pou­pée, qui n’est pas à vendre. Mani­pu­lant à son tour le dis­cours de Jesús par le lan­gage, usant de la fai­blesse de son his­toire (« Vous la tenez cap­tive », p. 161) elle le convainc d’accorder à sa pou­pée l’émancipation qu’elle mérite, parce qu’un bon père, un jour, doit accep­ter de lais­ser par­tir sa fille. Il ne peut pas l’échanger contre de l’argent, ce ne serait pas moral. Qu’à cela ne tienne, ils dépensent une somme colos­sale en ache­tant autre chose : ainsi Jesús peut faire « don » à sa meilleure cliente de la pou­pée fabu­leuse qui les pro­tè­gera pour la suite de leur voyage. Le pacte semble scellé. Mais la réa­lité, celle qui nous fait prendre de la dis­tance avec l’histoire, parce que quelque chose en dehors tente tou­jours de repla­cer notre atten­tion sur la réa­lité crue, finit par res­sur­gir : ce n’est pas tant la pou­pée qu’ils ont ache­tée que « l’histoire qu’il [Jesús] invente au moment de la vendre » (p. 165). La tra­hi­son éclate, le pacte est rompu, le des­tin pour­suit son che­min. Que s’est-il passé ? Com­ment n’a-t-on vu venir la super­che­rie ? Rappelons-nous la fable du Cor­beau et le renard : tout flat­teur vit au dépend de celui qui l’écoute. Flat­ter le flat­teur, aussi, peut être retors : on peut croire par­tir avec avec un fro­mage et s’apercevoir qu’en fait ce n’était qu’un vul­gaire bout de bois. La femme écoute, se laisse séduire par l’histoire de Jesús. Son com­bat s’échafaude uni­que­ment sur ce pré­sup­posé, ce conte. Sans remise en ques­tion, puisque c’est le pacte. Sa stra­té­gie s’appuie sur les argu­ments du conteur, elle entre dans le conte, en devient elle-même acteur et nar­ra­teur, elle par­ti­cipe de son plein gré au jeu du « Si on ima­gi­nait que… ». L’économie fabu­leuse sup­plante la stra­té­gie com­mer­ciale. Mais voilà, on revient vic­to­rieux avec son tro­phée et en ren­trant on s’aperçoit qu’on n’a gagné que du vent, de l’ineffable. Parce qu’une his­toire, ça finit tou­jours par finir.

L’objet qu’on croyait exclu­si­ve­ment en notre pos­ses­sion, parce lié à une his­toire unique, ne l’est pas : on peut se sen­tir floué, roulé par ce lan­gage qui nous entraîne à croire que nous sommes seuls à le pos­sé­der. C’est aussi ce que l’on peut res­sen­tir en trou­vant chez autrui un livre qu’on a aimé : mince alors ce livre est à moi, c’est à moi seul qu’on a raconté cette his­toire ! On res­sent alors pro­fon­dé­ment ce sen­ti­ment d’expropriation, de dépos­ses­sion, de tra­hi­son funeste, et puis on finit par se ras­su­rer : de toute façon, moi je l’ai reçue de manière unique, cette his­toire. Et l’on raconte com­ment cette his­toire, on l’a res­sen­tie de manière unique.

Mais c’est ainsi, les his­toires nous entraînent tou­jours, comme ce tango envoû­tant et char­meur qui pour­tant n’a de cesse de nous dire la vérité.

« “Petite pou­pée de chif­fon, que j’ai dévo­te­ment ado­rée, et tu fei­gnais de m’aimer ! Men­songe, men­songe, pour toi pas de par­don !Men­tira (1930), paroles de Cele­do­nio Este­ban Flores, musique de Fran­cisco Pratá­nico. » infra p. 166

[A suivre…]

1 Anto­nio Rodri­guez, Le Pacte Lyrique — Confi­gu­ra­tion dis­cur­sive et inter­ac­tion affec­tive, Bruxelles, Mar­daga, coll. ” Phi­lo­so­phie et Lan­gage “, 2003, 280 p.




2 réponses à “La Diablada, Georges Flipo — 1ère partie”

  1. sylvie dit :

    OUH MAZETTE! je me pose pas tant de ques­tions devant une bonne nou­velle que je viens de lire avec plai­sir…
    Mais j’ai quand même lu ton billet avec inté­rêt et je lirai le second… à moins que tu n’en fasses trois ???

  2. Sébastien dit :

    Ben je m’en pose pas tou­jours mais là j’avoue que vrai­ment en tirant sur un fil, toutes ces réflexions me sont venues, sans me for­cer… alors oui un second voire un troi­sième post à suivre. L’exercice n’est pas trop dans ce qui se fait sur la blo­go­sphère mais j’avoue que ça me fait du bien de me lâcher comme ça sur une œuvre.
    Vous pou­vez bien sûr rebon­dir si vous le sou­hai­tez, j’aurais aimé en dis­cu­ter un peu…

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