Nuages (I), J.-L. Borges

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Tempête sur les côtes de Belle-Ile, Théodore Gudin (1802-1880)

NUAGES (I)

Pas une chose au monde qui ne soit
Nuage. Nuages, les cathédrales,
pierre imposante et bibliques verrières,
qu’aplanira le temps. Nuage l’Odyssée,
mouvante, comme la mer, neuve
toujours quand nous l’ouvrons. Le reflet
de ta face est un autre, déjà, dans le miroir
et le jour, un labyrinthe impalpable.
Nous sommes ceux qui partent. Le nuage
nombreux qui s’efface au couchant
est notre nuage. Telle rose
en devient une autre, indéfiniment.
Tu es nuage, tu es mer, tu es oubli.
Tu es aussi ce que tu as perdu.

Jorge Luis Borges, Les Conjurés, traduction par Claude Esteban,
dans Œuvres complètes, op. cit., p. 941.

Poème que j’ai découvert dans le toujours excellent journal permanent de la poésie, j’ai nommé Poezibao.

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La fin d’Astérion, Jorge Luis Borges

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La demeure d’Astérion, Jorge Luis Borges, in L’Aleph

Détail (médaillon) : Thésée et le Minotaure« [...] Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou Sera-t-il comme moi ?

Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze, où il n’y avait déjà plus trace de sang.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »
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De l’art d’annoter Don Quichotte, Pierre Ménard

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« A la réflexion, je pense qu’il est légitime de voir dans le Quichotte « final » une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces – ténues mais non indéchiffrables – de l’écriture « préalable » de notre ami. Malheureusement, seul un second Pierre Ménard, en inversant le travail de son prédécesseur, pourraient exhumer ces villes de Troie…
« Penser, analyser, inventer (m’écrivit-il aussi) ne sont pas des actes anormaux, ils constituent la respiration normale de l’intelligence. Glorifier l’accomplissement occasionnel de cette fonction, thésauriser des pensées anciennes appartenant à autrui, se rappeler avec une stupeur incrédule que le doctor universalis a pensé, c’est confesser notre langueur ou notre barbarie. Tout homme doit être capable de toutes les idées et je suppose qu’il le sera dans le futur. »

Ménard (peut-être sans le vouloir) a enrichi l’art figé et rudimentaire de la lecture par une technique nouvelle : la technique de l’anachronisme délibéré et des attributions erronées. Cette technique, aux applications infinies, nous invite à parcourir l’Odyssée comme si elle était postérieure à l’Enéide et le livre Le Jardin du centaure, de Mme Henri Bachelier, comme s’il était de Mme Henri Bachelier. Cette technique peuple d’aventures les livres les plus paisibles. Attribuer l’Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, n’est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils de cet ouvrage ? »

J.L. Borges, « Pierre Ménard auteur du ‘Quichotte’ » in Fictions

Ah ! le fantasme du palimpseste total, celui où, enfin débarrassé de tout scrupule littéraire, on rêve enfin de tuer l’idole – ce minotaure fossilisé, inexpugnable et indélébile – qui hante notre labyrinthe. On s’imagine en usurper la place… Et puis, ouvrant les yeux, on le croise au hasard d’un couloir. On n’en finit jamais avec l’idole : elle est gravée sur les murs. On se sent soulagé, presque heureux, et puis on ferme à nouveau les yeux…

Certains n’en rêvent pas, ils le font. Pas malins, ils s’habillent de leur vrais noms, on les appelle alors vulgairement des plagiaires.

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