La littérature et l’infini, Maurice Blanchot

La littérature et l’infini, Maurice Blanchot

« La vérité de la lit­té­ra­ture serait dans l’erreur de l’infini. Le monde où nous vivons et tel que nous le vivons est heu­reu­se­ment borné. Il nous suf­fit de quelques pas pour sor­tir de notre chambre, de quelques années pour sor­tir de notre vie. Mais sup­po­sons que, dans cet étroit espace, sou­dain obs­cur, sou­dain aveugles, nous nous égarions.

Sup­po­sons que le désert géo­gra­phique devienne le désert biblique: ce n’est plus quatre pas, ce n’est plus onze jours qu’il nous faut pour le tra­ver­ser, mais le temps de deux géné­ra­tions, mais toute l’histoire de toute l’humanité, et peut-être davan­tage. Pour l’homme mesuré et de mesure, la chambre, le désert et le monde sont des lieux stric­te­ment déterminés.

Pour l’homme déser­tique et laby­rin­thique, voué à l’erreur d’une démarche néces­sai­re­ment un peu plus longue que sa vie, le même espace sera vrai­ment infini, même s’il sait qu’il ne l’est pas et d’autant plus qu’il le saura. L’erreur, le fait d’être en che­min sans pou­voir s’arrêter jamais, changent le fini en infini. A quoi s’ajoutent ces traits sin­gu­liers: du fini qui est pour­tant fermé, on peut tou­jours espé­rer sor­tir, alors que l’infinie vas­ti­tude est la pri­son, étant sans issue; de même que tout lieu abso­lu­ment sans issue devient infini.

Le lieu de l’égarement ignore la ligne droite; on n’y va jamais d’un point à un autre; on ne part pas d’ici pour aller là; nul point de départ et nul com­men­ce­ment à la marche. Avant d’avoir com­mencé, déjà on recom­mence; avant d’avoir accom­pli, on res­sasse, et cette sorte d’absurdité consis­tant à reve­nir sans être jamais parti, ou à com­men­cer par recom­men­cer, est le secret de la ‘mau­vaise’ éter­nité, cor­res­pon­dant à la ‘mau­vaise’ infi­nité, qui l’un et l’autre recèlent peut-être le sens du deve­nir. Borges, homme essen­tiel­le­ment lit­té­raire (ce qui veut dire qu’il est tou­jours prêt à com­prendre selon le mode de com­pré­hen­sion qu’autorise la lit­té­ra­ture), est aux prises avec la mau­vaise éter­nité et la mau­vaise infi­nité, les seules peut-être dont nous puis­sions faire l’épreuve, jusqu’à ce glo­rieux retour­ne­ment qui s’appelle l’extase. Le livre est en prin­cipe le monde pour lui, et le monde est un livre. Voilà qui devrait le tran­quilli­ser sur le sens de l’univers, car de la rai­son de l’univers, l’on peut dou­ter, mais le livre que nous fai­sons, et en par­ti­cu­lier ces livres de fic­tion orga­ni­sés avec adresse, comme des pro­blèmes par­fai­te­ment obs­curs aux­quels conviennent des solu­tions par­fai­te­ment claires, tels les romans poli­ciers, nous les savons péné­trés d’intelligence et ani­més de ce pou­voir d’agencement qu’est l’esprit. Mais si le monde est un livre, tout livre est le monde, et de cette inno­cente tau­to­lo­gie, il résulte des consé­quences redoutables »

Mau­rice Blan­chot, Le Livre à venir, Ed. Gal­li­mard, pp. 139 – 141


Illus­tra­tion : Juni­chiro Ishii : “Rue de l’Infinité” – 2007 — Ins­tal­la­tion pour un pré d’estive de la sta­tion Chastreix-Sancy [source]




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