Le bonheur, c’est tout petit — trois vues sur le bonheur

Le bonheur, c’est tout petit — trois vues sur le bonheur

Le texte qui suit, avec ce qu’il com­porte de naï­veté (en ce sens qu’il dit une chose simple et tel­le­ment évidente qu’on l’oublie, la pre­nant pour acquise) et fina­le­ment de sagesse a été lu par mon meilleur ami Mathias à l’occasion du mariage de son frère. Je le mets en graf­fiti dans mon laby­rinthe pour mémoire et j’y adjoins, en contre­point, deux autres consi­dé­ra­tions sur le bon­heur, la pre­mière lexi­cale et la seconde émane des Frag­ments du dis­cours amou­reux de Roland Barthes. Trois dis­cours et trois inten­tions dif­fé­rentes mais un point com­mun, minus­cule : le bon­heur.

Le bon­heur, c’est tout petit

Le bon­heur, c’est tout petit,
Si petit que par­fois on ne le voit pas,
Alors on cherche, on cherche par­tout.
Il est là, dans l’arbre qui chante dans le vent,

L’oiseau le crie dans le ciel,
La rivière le mur­mure,
Le ruis­seau le chu­chote,
Le soleil, la goutte de pluie le disent.

Tu peux le voir là, dans le regard de l’enfant,
Le pain que l’on rompt et que l’on par­tage,
La main que l’on tend.
Le bon­heur, c’est tout petit,
Si petit que par­fois on ne le voit pas,

Et on le cherche dans le béton, l’acier,
La for­tune,
Mais le bon­heur n’y est pas,
Ni dans l’aisance ni dans le confort.

On veut se le construire mais il est là,
À côté de nous, et on passe sans le voir,
Car le bon­heur est tout petit.

Il ne se cache pas,
C’est là son secret.

Il est là, près de nous
Et par­fois en nous.

Auteur ano­nyme

* * *

Titillatio-laetitia-gaudium : Plaisir-joie-bonheur/épanouissement/satisfaction

On trouve dans le texte latin de l’Éthique (part. III, prop. 11, sc. 1, et prop. 18, sc. 2) la gra­da­tion des­cen­dante sui­vante : et Ce der­nier vocable, que assi­mile à l’ (avec le sens d’allégresse), cor­res­pond chez au « cha­touille­ment des sens », dont il dit qu’il « est suivi de si près par la joie […] que la plu­part des hommes ne les dis­tinguent point » (Pas­sions de l’âme, § 94). Or, les Alle­mands, pour les­quels, selon le Wör­ter­buch de Rit­ter, die Lust désigne non le simple sen­ti­ment de plai­sir, mais plu­tôt celui de joie, tra­duisent aussi par ce mot de la lae­ti­tia spi­no­ziste, tan­dis qu’ils rendent le mot, plus fort, de gau­dium par

De leur côté, les Fran­çais tra­duisent géné­ra­le­ment lae­ti­tia par le mot car­té­sien de «  » et titilla­tio par «  » et, plus pré­ci­sé­ment, « plai­sir local » ou «  ». Mais il leur est alors plus dif­fi­cile de rendre gau­dium : opte pour «  » et pour «  », de même que et tan­dis que qui y voit une « pas­sion joyeuse », pré­fère «  ». Le pro­blème pour les tra­duc­teurs alle­mands, qui ont pu rendre de façon satis­fai­sante lae­ti­tia/gau­dium par Lust/Freude est donc de tra­duire le terme infé­rieur de la gra­da­tion, titilla­tio, tan­dis qu’en fran­çais, si l’on estime avoir tra­duit cor­rec­te­ment titilla­tio par « plai­sir » et lae­ti­tia par « joie », on semble man­quer de res­sources pour gau­dium *.

Charles Bala­dier, Robert 2003, infra 5
* C’est moi qui souligne

* * *

Lae­ti­tia

CIRCONSCRIRE Pour réduire son mal­heur, le sujet met son espoir dans une méthode de contrôle qui lui per­met­trait de cir­cons­crire les plai­sirs que lui donne la rela­tion amou­reuse : d’une part, gar­der ces plai­sirs, en pro­fi­ter plei­ne­ment, et, d’autre part, mettre dans une paren­thèse d’impensé les larges zones dépres­sives qui séparent ces plai­sirs : “oublier” l’être aimé en dehors des plai­sirs qu’il donne.

1. Cicé­ron, puis Leib­niz, opposent gau­dium et lae­ti­tia. Gau­dium, c’est le “plai­sir que l’âme res­sent lorsqu’elle consi­dère la pos­ses­sion d’un bien pré­sent ou futur comme assu­rée; et nous sommes en pos­ses­sion d’un tel bien lorsqu’il est de telle sorte en notre pou­voir que nous en pou­vons jouir quand nous vou­lons”. Lae­ti­tia est un plai­sir allègre, “un état où le plai­sir pré­do­mine en nous” (au milieu d’autres sen­sa­tions, par­fois contra­dic­toires).
Gau­dium est ce dont je rêve: jouir d’une pos­ses­sion via­gère. Mais ne pou­vant accé­der à Gau­dium, dont je suis séparé par mille tra­verses, je songe à me rabattre sur Lae­ti­tia : si je pou­vais obte­nir de moi-même de m’en tenir aux plai­sirs allègres que l’autre me donne, sans les conta­mi­ner, les mor­ti­fier par l’angoisse qui leur sert de joint ? Si je pou­vais avoir, de la rela­tion amou­reuse, une vue antho­lo­gique ? Si je com­pre­nais, dans un pre­mier temps, qu’un grand souci n’exclut pas des moments de pur plai­sir (tel l’Aumônier de Mère Cou­rage expli­quant que “la guerre n’exclut pas la paix”) et si je par­ve­nais, dans un second temps, à oublier sys­té­ma­ti­que­ment les zones d’alarme qui séparent ces moments de plai­sir ? Si je pou­vais être étourdi, inconséquent ?

2. Ce pro­jet est fou, car l’Imaginaire est pré­ci­sé­ment défini par sa coa­les­cence (sa colle), ou encore : son pou­voir de déteinte : rien, de l’image, ne peut être oublié; une mémoire exté­nuante empêche de sor­tir à volonté de l’amour, bref d’y habi­ter sage­ment, rai­son­na­ble­ment. Je peux bien ima­gi­ner des pro­cé­dés pour obte­nir la cir­cons­crip­tion de mes plai­sirs (conver­tir la rareté de fré­quen­ta­tion en luxe de la rela­tion, à la manière épicu­rienne; ou encore, consi­dé­rer l’autre comme perdu, et dès lors goû­ter, à chaque fois qu’il revient, le sou­la­ge­ment d’une résur­rec­tion), c’est peine per­due : la poisse amou­reuse est indis­so­luble (l’amour n’est ni dia­lec­tique ni réfor­miste).

(Ver­sion triste de la cir­cons­crip­tion des plai­sirs : ma vie est une ruine : des choses res­tent en place, d’autres sont dis­soutes, effon­drées : c’est le délabrement.)

Roland Barthes, “Frag­ments d’un dis­cours amou­reux”, p.61, Éditions du Seuil




2 réponses à “Le bonheur, c’est tout petit — trois vues sur le bonheur”

  1. Inca-nue dit :

    Déci­dé­ment ce laby­rinthe révèle milles tré­sors… Un ptit Pou­cet qui dépose ici ou là une pierre, une plume, des lutins dans un coin qui n’ont font des clins d’oeil…

    J’ai tou­jours pensé que la poé­sie, la magie réside dans le regard qu’on porte aux choses. Il nous suf­fit par­fois d’ouvrir un peu plus les yeux ou de se dépla­cer de quelques cen­ti­mètres pour attra­per des bouf­fées de bonheur.C’est si simple qu’il nous échappe, bien sou­vent. “Ah si c’était si simple, ça sau­rait!”, eh bien jus­te­ment on ne le sait pas assez. On cherche à ce qu’il arrive d’un coup, de l’extérieur, quand on ne s’y attend pas. Mais Lui n’attend pas, il Est.
    Le bonheur…est-ce le conten­te­ment face à la vie? Avec tout ce qu’elle offre, le rire comme les peines, les joies comme les angoisses, toutes les tri­bu­la­tions qui font de nous des êtres Vivants.
    L’idée du bon­heur est une quête vaine. Le bon­heur lui-même n’est pas à cher­cher.
    Le texte de ton ami n’est peut-être pas “naïf” mais clairvoyant.

  2. Sébastien dit :

    Content que tu y trouves des tré­sors, eh oui ! les petits pou­cets déposent des choses aussi bien dans les laby­rinthes que dans les forêts… :)

    Quand je par­lais de la naï­veté du texte c’est sur­tout pour la forme (on pour­rait y voir une poé­sie un peu enfan­tine), et aussi parce que tout semble clair et évident, et pour­tant pour y arri­ver à ce dépla­ce­ment du regard sur les choses simples, il faut dépla­cer des vol­cans… Le contenu est sans nul doute à médi­ter… tu as raison.

    J’en donne ma propre lec­ture (tout per­son­nelle bien entendu, je ne quitte pas la sphère sub­jec­tive de mon laby­rinthe comme énoncé en entête de celui-ci) de ces trois textes.

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