Le texte qui suit, avec ce qu’il comporte de naïveté (en ce sens qu’il dit une chose simple et tellement évidente qu’on l’oublie, la prenant pour acquise) et finalement de sagesse a été lu par mon meilleur ami Mathias à l’occasion du mariage de son frère. Je le mets en graffiti dans mon labyrinthe pour mémoire et j’y adjoins, en contrepoint, deux autres considérations sur le bonheur, la première lexicale et la seconde émane des Fragments du discours amoureux de Roland Barthes. Trois discours et trois intentions différentes mais un point commun, minuscule : le bonheur.
Le bonheur, c’est tout petit,
Si petit que parfois on ne le voit pas,
Alors on cherche, on cherche partout.
Il est là, dans l’arbre qui chante dans le vent,L’oiseau le crie dans le ciel,
La rivière le murmure,
Le ruisseau le chuchote,
Le soleil, la goutte de pluie le disent.Tu peux le voir là, dans le regard de l’enfant,
Le pain que l’on rompt et que l’on partage,
La main que l’on tend.
Le bonheur, c’est tout petit,
Si petit que parfois on ne le voit pas,Et on le cherche dans le béton, l’acier,
La fortune,
Mais le bonheur n’y est pas,
Ni dans l’aisance ni dans le confort.On veut se le construire mais il est là,
À côté de nous, et on passe sans le voir,
Car le bonheur est tout petit.Il ne se cache pas,
C’est là son secret.Il est là, près de nous
Et parfois en nous.Auteur anonyme
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On trouve dans le texte latin de l’Éthique (part. III, prop. 11, sc. 1, et prop. 18, sc. 2) la gradation descendante suivante : et Ce dernier vocable, que assimile à l’ (avec le sens d’allégresse), correspond chez au « chatouillement des sens », dont il dit qu’il « est suivi de si près par la joie […] que la plupart des hommes ne les distinguent point » (Passions de l’âme, § 94). Or, les Allemands, pour lesquels, selon le Wörterbuch de Ritter, die Lust désigne non le simple sentiment de plaisir, mais plutôt celui de joie, traduisent aussi par ce mot de la laetitia spinoziste, tandis qu’ils rendent le mot, plus fort, de gaudium par
De leur côté, les Français traduisent généralement laetitia par le mot cartésien de « » et titillatio par « » et, plus précisément, « plaisir local » ou « ». Mais il leur est alors plus difficile de rendre gaudium : opte pour « » et pour « », de même que et tandis que qui y voit une « passion joyeuse », préfère « ». Le problème pour les traducteurs allemands, qui ont pu rendre de façon satisfaisante laetitia/gaudium par Lust/Freude est donc de traduire le terme inférieur de la gradation, titillatio, tandis qu’en français, si l’on estime avoir traduit correctement titillatio par « plaisir » et laetitia par « joie », on semble manquer de ressources pour gaudium *.
Charles Baladier, Robert 2003, infra 5
* C’est moi qui souligne
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CIRCONSCRIRE Pour réduire son malheur, le sujet met son espoir dans une méthode de contrôle qui lui permettrait de circonscrire les plaisirs que lui donne la relation amoureuse : d’une part, garder ces plaisirs, en profiter pleinement, et, d’autre part, mettre dans une parenthèse d’impensé les larges zones dépressives qui séparent ces plaisirs : “oublier” l’être aimé en dehors des plaisirs qu’il donne.
1. Cicéron, puis Leibniz, opposent gaudium et laetitia. Gaudium, c’est le “plaisir que l’âme ressent lorsqu’elle considère la possession d’un bien présent ou futur comme assurée; et nous sommes en possession d’un tel bien lorsqu’il est de telle sorte en notre pouvoir que nous en pouvons jouir quand nous voulons”. Laetitia est un plaisir allègre, “un état où le plaisir prédomine en nous” (au milieu d’autres sensations, parfois contradictoires).
Gaudium est ce dont je rêve: jouir d’une possession viagère. Mais ne pouvant accéder à Gaudium, dont je suis séparé par mille traverses, je songe à me rabattre sur Laetitia : si je pouvais obtenir de moi-même de m’en tenir aux plaisirs allègres que l’autre me donne, sans les contaminer, les mortifier par l’angoisse qui leur sert de joint ? Si je pouvais avoir, de la relation amoureuse, une vue anthologique ? Si je comprenais, dans un premier temps, qu’un grand souci n’exclut pas des moments de pur plaisir (tel l’Aumônier de Mère Courage expliquant que “la guerre n’exclut pas la paix”) et si je parvenais, dans un second temps, à oublier systématiquement les zones d’alarme qui séparent ces moments de plaisir ? Si je pouvais être étourdi, inconséquent ?2. Ce projet est fou, car l’Imaginaire est précisément défini par sa coalescence (sa colle), ou encore : son pouvoir de déteinte : rien, de l’image, ne peut être oublié; une mémoire exténuante empêche de sortir à volonté de l’amour, bref d’y habiter sagement, raisonnablement. Je peux bien imaginer des procédés pour obtenir la circonscription de mes plaisirs (convertir la rareté de fréquentation en luxe de la relation, à la manière épicurienne; ou encore, considérer l’autre comme perdu, et dès lors goûter, à chaque fois qu’il revient, le soulagement d’une résurrection), c’est peine perdue : la poisse amoureuse est indissoluble (l’amour n’est ni dialectique ni réformiste).
(Version triste de la circonscription des plaisirs : ma vie est une ruine : des choses restent en place, d’autres sont dissoutes, effondrées : c’est le délabrement.)
Roland Barthes, “Fragments d’un discours amoureux”, p.61, Éditions du Seuil
Décidément ce labyrinthe révèle milles trésors… Un ptit Poucet qui dépose ici ou là une pierre, une plume, des lutins dans un coin qui n’ont font des clins d’oeil…
J’ai toujours pensé que la poésie, la magie réside dans le regard qu’on porte aux choses. Il nous suffit parfois d’ouvrir un peu plus les yeux ou de se déplacer de quelques centimètres pour attraper des bouffées de bonheur.C’est si simple qu’il nous échappe, bien souvent. “Ah si c’était si simple, ça saurait!”, eh bien justement on ne le sait pas assez. On cherche à ce qu’il arrive d’un coup, de l’extérieur, quand on ne s’y attend pas. Mais Lui n’attend pas, il Est.
Le bonheur…est-ce le contentement face à la vie? Avec tout ce qu’elle offre, le rire comme les peines, les joies comme les angoisses, toutes les tribulations qui font de nous des êtres Vivants.
L’idée du bonheur est une quête vaine. Le bonheur lui-même n’est pas à chercher.
Le texte de ton ami n’est peut-être pas “naïf” mais clairvoyant.
Content que tu y trouves des trésors, eh oui ! les petits poucets déposent des choses aussi bien dans les labyrinthes que dans les forêts…
Quand je parlais de la naïveté du texte c’est surtout pour la forme (on pourrait y voir une poésie un peu enfantine), et aussi parce que tout semble clair et évident, et pourtant pour y arriver à ce déplacement du regard sur les choses simples, il faut déplacer des volcans… Le contenu est sans nul doute à méditer… tu as raison.
J’en donne ma propre lecture (tout personnelle bien entendu, je ne quitte pas la sphère subjective de mon labyrinthe comme énoncé en entête de celui-ci) de ces trois textes.