Le bonheur c’est tout petit — suite

Le bonheur c’est tout petit — suite


Voici ma propre lec­ture (un peu rapide) de ces trois textes sur le bonheur.

Titilla­tio

Titilla­tio : c’est le babil du plai­sir en quelque sorte, c’est s’offrir du plai­sir pour se sen­tir bien, se faire “cha­touiller les sens” : ici on peut clas­ser un grand nombre d’activités humaines, depuis le plai­sir de la table, aux acti­vi­tés spor­tives ou de détente en pas­sant par les plai­sirs d’exultation du corps…

Le titilla­tio peut évidem­ment, à mon avis, se pro­lon­ger en lae­ti­tia, quand le plai­sir des sens sublime quelque chose en nous et nous révèle quelque chose de nous ou de l’univers. Par exemple j’écoute un mor­ceau de musique, celui-ci me pro­cure du plai­sir audi­tif car la mélo­die est sédui­sante, le tempo entre en réso­nance avec mon corps, cela influe sur plu­sieurs par­ties de mon cer­veau et déve­loppe un bien être cor­po­rel et émotion­nel (titilla­tio). Mais en fait le phé­no­mène s’avère être plus com­plexe, car en fait ce mor­ceau je l’ai écouté à telle occa­sion heu­reuse (phé­no­mène ana­lo­gique) et mon corps écou­tant ce mor­ceau se remé­more une joie pas­sée (lae­ti­tia) ou encore les paroles de la chan­son cor­res­pondent et/ou répondent à une pro­blé­ma­tique qui m’est actuelle, j’y per­çois un sens pro­fond qui nour­rit mes inter­ro­ga­tions (phé­no­mène séman­tique). Etc.

Lae­ti­tia

Lae­ti­tia : ici on aborde le domaine de la joie, c’est le plai­sir allègre, « un état où le plai­sir pré­do­mine en nous ». Cet état peut être pro­vo­qué par le titilla­tio, c’est-à-dire par une somme de plai­sirs des sens qui en quelque sorte se trans­cendent eux-mêmes. La joie c’est quand le plai­sir prend sens, s’articule autour d’un réseau de signi­fi­ca­tions, quand il dépasse le stade du babil jus­te­ment et que ce n’est plus le plai­sir pour le plai­sir. J’apprends une bonne nou­velle qui vient contre­dire une inquié­tude que j’avais (et qui pro­vo­quait un stress, une contra­riété de mes sens), la joie me sub­merge et me libère. Si lae­ti­tia pro­cède sou­vent comme exté­rieur à nous cela peut être aussi une quête volon­taire : il s’agit alors d’aller à la ren­contre jus­te­ment ce que peut nous signi­fier le monde, de ce qui touche nos sens et non d’attendre que cela arrive, par miracle ou par hasard. En occi­dent, notre éduca­tion judéo-chrétienne nous incline à per­ce­voir la joie (et au-delà le bon­heur, le gau­dum) comme quelque chose pro­ve­nant de quelque-chose de supé­rieur : lae­ti­tia désigne alors l’allégresse (Audi­tui meo dabis gau­dium et lae­ti­tiam, donne moi à entendre des chants de joie et de plé­ni­tude, lit-on dans le Misere d’Allegri, Ps. 51), la liesse, la foi et la joie reli­gieuse trans­cen­dée par la com­mu­nion avec Dieu (la prière). En orient, la joie est plus imma­nente, elle pro­vient davan­tage de l’harmonie que le sujet adopte au monde. La joie se fait plus inté­rieure, elle se recherche par d’autres biais, par la médi­ta­tion, par la recherche d’une éner­gie inté­rieure (le Qi). Cette joie pour ma part je la per­çois dans les Haï­kus ou les estampes dans les­quels l’homme est rare­ment le centre vitale mais un élément parmi d’autres et qui forment un tout. Cette quête compte parmi un des che­mi­ne­ments créa­tifs de l’artiste.

Gau­dium

Le gau­dium, dont Bala­dier nous révèle que les tra­duc­teurs fran­çais ont tou­jours peiné à tra­duire, je le tra­duis pour ma part par bon­heur mais il faut alors entendre ce mot dans son sens le plus absolu, comme un épanouis­se­ment ultime, une plé­ni­tude, une paix inté­rieure suprême, le nirv?na boud­dhiste pour reprendre un élément de la culture orien­tale. Évidem­ment ce gau­dium reste un idéal à atteindre, un état per­ma­nent inat­tei­gnable, c’est ce à quoi je rêve sans même savoir le contenu de mon rêve, une « pos­ses­sion via­gère » nous dit autre­ment Barthes. Sou­vent quand on répond à la ques­tion : qu’est-ce qui vous ren­drait heu­reux, on répond sur le plan tit­ti­la­tio / lae­ti­tia mais rare­ment sur celui du gau­dium. Parce que, dans le fond, on ne sait pas trop ce qui nous ren­drait vrai­ment heu­reux. Une par­tie de l’éducation donne des objec­tifs de « bon­heur » : trou­ver com­pagne ou com­pa­gnon, fon­der une famille (per­pé­tua­tion de l’espèce), avoir un emploi (avoir une fonc­tion, une uti­lité), accu­mu­ler des biens (maté­ria­lisme), aider et aimer les autres (fonc­tion phi­lan­thro­pique), etc. Mais cela ne répond qu’à des des­seins sociaux (d’une uti­lité sociale), voire moraux. Mais une fois adulte, on se rend bien compte que tous ces objec­tifs étaient somme toute assez chi­mé­riques et que le bon­heur n’est pas atteint avec ceux-ci.

L’individu se pose-t-il vrai­ment la ques­tion de ce qui le met­trait dans cet état de gau­dium ? Barthes nous dit que, ne pou­vant accé­der à gau­dium (dans son dis­cours sur l’amour, il faut entendre alors la plé­ni­tude amou­reuse, le bon­heur amou­reux), l’individu se retranche dans les « plai­sirs allègres que l’autre me donne ». Parce qu’en dehors sans doute d’un tra­vail énorme sur soi, ne sachant pas la manière et le sens de ce qui me ren­drait heu­reux, je cumule les joies et les plai­sirs pour tâcher de me don­ner le simu­lacre de ce bon­heur que je recherche tant sans savoir ce que c’est.

Poser la ques­tion de la vanité de la quête du bon­heur c’est sans doute accep­ter de col­lec­tion­ner les titilla­tio et les lae­ti­tia sans espoir d’un état per­ma­nent, c’est renon­cer au gau­dium. Et si… et si.. gau­dium c’était tout petit, peut-être alors que nous rate­rions l’essentiel pour ne pas avoir ouvert les yeux assez grands, peut-être que par crainte de devoir esca­la­der une mon­tagne, nous n’aurions jamais fait le pre­mier pas vers la val­lée pai­sible du bonheur ?

Le cas de l’amour

La jouis­sance du corps (titilla­tio) varie énor­mé­ment en fonc­tion de la ten­sion émotion­nelle, sen­ti­men­tale, cog­ni­tive qui unit l’amant à l’aimé : du simple plai­sir coï­tal (bio­lo­gique en somme, quelque chose répond à un sti­mu­lus) à l’exultation fusion­nelle (amou­reux, quelque-chose ici à trou­ver quelque-chose là, c’est une ren­contre, une réunion de quelque-chose qui sem­blait séparé : voir le dis­cours d’Aristophane dans le Ban­quet de Pla­ton magni­fi­que­ment raconté dans la vidéo ci-dessous). Don Juan col­lec­tionne les conquêtes, il en retire un cer­tain nombre de plai­sirs des sens (et sans doute une satis­fac­tion toute mâle à mon­trer aux pré­ten­dants l’efficacité de ses hor­mones), mais n’est-ce pas l’absence de lae­ti­tia, de joie qui le conduit à répé­ter la même chose sans par­ve­nir à trou­ver ce quelque-chose qui l’apaise, qui le satis­fasse vrai­ment au point de perdre tout besoin de col­lec­tion ? Le Gau­dium en amour, si l’on suit l’histoire d’Aristophane vou­drait que l’on fusionne, comme dans un état anté­rieur, avec l’être aimé…

Je revien­drais dans quelques-jours sur ce post car je pré­pare une série de réflexions sur et autour de Lettre d’une incon­nue de S. Zweig.




3 réponses à “Le bonheur c’est tout petit — suite”

  1. Inca-nue dit :

    Voilà ce que m’inspire l’histoire d’Aristophane, un texte que j’ai lu il y a quelques temps, à lire comme un conte:

    Au cours d’une céré­mo­nie vint se pré­sen­ter l’esprit de la pomme et du pom­mier qui tint à peu près ces pro­pos :« Bien des légendes m’habitent, cer­tains m’attribuent l’immortalité, le pou­voir de fécon­dité pen­dant que d’autres m’associent au péché ori­gi­nel. Pour­tant, je suis le témoin du pas­sage de l’Être dans la condi­tion humaine, mar­quée dans ma chair, en mon centre l’étoile à 5 branches signe de l’humain.

    Ouverte je suis la forme de deux fœtus : face à face dans la mémoire de la nais­sance du mas­cu­lin et du fémi­nin sépa­rés : perte de l’androgyne ori­gi­nel. Je repré­sente aussi par l’oubli de la tri­nité sacrée, les pre­miers pas dua­liste de l’homme. De cette oppo­si­tion illu­soire du bien et du mal ces forces mani­pu­le­ront sa conscience pen­dant bien des géné­ra­tions. Elles lais­se­ront de lourds héri­tages et une empreinte puis­sante de croyances limi­tées dans la mémoire des clans qui furent les fon­de­ments de la société actuelle.

    En mon centre mes organes repro­duc­teurs sans équi­voque annoncent le choix de l’Esprit dans l’Amour de Mère Terre. La mis­sion sacrée d’enfanter, de faire croître, de mul­ti­plier est incar­née dans le fémi­nin. C’est un des grands pou­voirs de la femme qui ne cessa d’inquiéter et de fas­ci­ner les hommes. Ce pou­voir de favo­ri­ser l’incarnation sur Terre fût asso­cié au culte de la Grande Mère. Ce furent d’ailleurs les femmes qui les pre­mières ense­men­cèrent Mère Terre à force d’observations et expé­ri­men­tèrent les pre­mières cultures. Les hommes chas­seurs par nature dans le culte du Grand Cornu, se mirent alors à guer­royer et à créer des reli­gions du Père au nom du Ciel. Vous en res­sen­tez les fruits encore aujourd’hui où l’on fait la guerre de part et d’autre au nom de Dieu. L’attribution que l’on me fit en tant que pomme du péché ori­gi­nel, ne fut dans son inter­pré­ta­tion par les hommes qu’un pré­texte à dés­unir l’union sacrée du couple, créant frus­tra­tions et vio­lences. Depuis hommes et femmes se cherchent, s’observent et se ren­contrent avec plus ou moins de suc­cès dans la recons­truc­tion du couple sacré avec, en toile de fond, une quête de réin­té­gra­tion de son andro­gyne ori­gi­nel. His­toire de miroir ou cha­cun essaye de com­mu­ni­quer avec la part qu’il porte à l’intérieur de lui même, avec son cœur.….….…. »

    Vision cha­ma­nique du Couple“
    par Apassia

  2. Inca-nue dit :

    Fin du texte qui s’est coupé à l’envoi:

    Der­rière la « réa­lité » se cache une cer­taine illu­sion qui masque bien des réa­li­tés.“
    par Apassia

  3. Sébastien dit :

    A pomme pour pomme, voici que ton com­men­taire et ton his­toire de pomme me donne une autre asso­cia­tion d’idée qui dit des choses dif­fé­rentes et sem­blables, le poème est de Pré­vert, Paroles, 1949. Un poème que je connus par cœur d’ailleurs, fut un temps !

    La balade de Picasso

    Sur une assiette bien ronde en por­ce­laine bien réelle
    Une pomme pose
    Face à face avec elle
    Un peintre de la réa­lité
    Essaie vai­ne­ment de peindre
    La pomme telle qu’elle est
    Mais
    Elle ne se laisse pas faire
    La pomme
    Elle a son mot à dire
    Et plu­sieurs tours dans son sac de pomme
    La pomme
    Et la voilà qui tourne
    Dans son assiette réelle
    Sour­noi­se­ment sur elle-même
    Dou­ce­ment sans bou­ger
    Et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz
    Parce qu’on veut mal­gré lui lui tirer le por­trait
    La pomme se déguise en beau fruit déguisé
    Et c’est alors que le peintre de la réa­lité
    Com­mence à réa­li­ser
    Que toutes les appa­rences de la pomme sont contre lui
    Et
    Comme le mal­heu­reux indi­gent
    Comme le pauvre néces­si­teux qui se trouve sou­dain à la merci de n’importe quelle asso­cia­tion
    bien­fai­sante et cha­ri­table et redou­table de bien­fai­sance de cha­rité et de redou­ta­bi­lité
    Le mal­heu­reux peintre de la réa­lité
    Se trouve alors être la triste proie
    D’une innom­brable foule d’associations d’idées
    Et la pomme en tour­nant évoque le pom­mier
    Le Para­dis ter­restre et Eve et puis Adam
    L’arrosoir l’espalier Par­men­tier l’escalier
    Le Canada les Hes­pé­rides la Nor­man­die la Rei­nette et l’Api
    Le ser­pent du jeu de Paume le ser­ment du Jus de Pomme
    Et le péché ori­gi­nel
    Et les ori­gines de l’art
    Et la Suisse avec Guillaume Tell
    Et même Isaac New­ton
    Plu­sieurs fois primé à l’Exposition de la Gra­vi­ta­tion Uni­ver­selle
    Et le peintre étourdi perd de vue son modèle
    Et s’endort
    C’est alors que Picasso
    Qui pas­sait par là comme il passe par­tout
    Chaque jour comme chez lui
    Voit la pomme et l’assiette et le peintre endormi
    Quelle idée de peindre une pomme
    Dit Picasso
    Et Picasso mange la pomme
    Et la pomme lui dit Merci
    Et Picasso casse l’assiette
    Et s’en va en sou­riant
    Et le peintre arra­ché à ses songes
    Comme une dent
    Se retrouve tout seul devant sa toile inache­vée
    Avec au beau milieu de sa vais­selle bri­sée
    Les ter­ri­fiants pépins de la réalité

    Le bon­heur c’est tout petit, il vaut mieux par­fois cro­quer la pomme que de la faire par­ler pour ne rien dire!

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