Antilipogramme – 1

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Un lipogramme, tout le monde sait ce que c’est. Enfin presque ! Non cela n’a rien à voir avec la masse de lipide contenue dans le corps qu’un esthéticien peu scrupuleux lipossuce telle une sangsue accrochée à un cornet de frites.

Bon ! je rappelle la définition qu’en donne Wikipédia :

« Le lipogramme (substantif masculin), du grec leipogrammatikos, de leipein (« enlever, laisser ») et gramma (« lettre »):  » à qui il manque une lettre », est une figure de style oulipienne (ou une contrainte) qui consiste à produire un texte d’où sont délibérément exclues certaines lettres de l’alphabet. La notion a été inventée au sein de l’Oulipo mais le terme définit précisément un genre de texte et non une figure, bien que Georges Perec ait proposé de nommer le procédé stylistique la liponomie. Le lipogramme est un jeu de mots proche de ses variantes oulipiennes comme le tautogramme. »

L’exemple le plus connu et sans doute le plus extrême de cette contrainte c’est un roman de Georges Perec : La Disparition.

« Anton Voyl n’arrivant plus à dormir, poursuivi par la vision d’un motif inconnu sur son tapis, rumina moult solutions, pour finir par l’ablation du sinus.
Il aurait fallu plus, car il voyait sa fin pas trop loin. Il aurait voulu, auparavant, savoir si l’Omission qu’il soupçonnait (rapport au cinq), virait ou non à l’hallucination.
»

G. Perec, La Disparition, Gallimard, L’imaginaire, 1969

Cette Omission hallucinatoire, Perec la montre du doigt sans pouvoir la citer, est la cinquième lettre de l’alphabet, le e.

Trois ans plus tard, Perec a tant et si bien retrouvé le e disparu qu’il écrit un roman pour en faire le contrepoint : Les Revenentes. Mais cette figure opposée n’est pas vraiment un antilipogramme mais un monovocalisme, un texte composé d’une seule voyelle. Je dis « pas vraiment » car finalement un monovocalisme en e, c’est un lipogramme en lettre a-i-o-u-y et donc un antilipogramme des 26 lettres de l’alphabet moins ces voyelles… Rhoooo ! Vous ne suivez déjà plus!!!

Donc l’antilipogramme est l’inverse absolu d’un lipogramme, à savoir un texte dont on a défini par avance un certain nombre de lettres. Cela revient en quelque sorte à produire un lipogramme multiple, où les lettres soustraites sont plus nombreuses que les lettres restantes.

Alors bien sûr cette contrainte a indéniablement un aspect ludique et une volonté parodique. La parodie lipogrammique est d’ailleurs un exercice auquel le susnommé Perec donne toutes ses lettres de noblesses, comme le montre en comparaison les deux poèmes suivants :

Les Chats

Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXVI


Nos Chats

Amants brûlants d’amour, Savants aux pouls glaciaux
Nous aimons tout autant dans nos saisons du jour
Nos chats puissants mais doux, honorant nos tripots
Qui, sans nous, ont trop froid, nonobstant nos amours.

Ami du Gai Savoir, ami du doux plaisir
Un chat va sans un bruit dans un coin tout obscur
Oh Styx, tu l’aurais pris pour ton poulain futur
Si tu avais, Pluton, aux Sclavons pu l’offrir!

Il a, tout vacillant, la station d’un hautain
Mais grand sphinx somnolant au fond du Sahara
Qui paraît s’assoupir dans un oubli sans fin:

Son dos frôlant produit un influx angora
Ainsi qu’un gros diamant pur, l’or surgit, scintillant
Dans son voir nictitant divin, puis triomphant

G. Perec, La Disparition

Par contre je trouve réducteur, comme le fait P. Bacry, de n’attribuer à cette contrainte qu’un rôle parodique. Viendrait-on dire à un peintre qui exclut une gamme de couleurs de sa composition qu’il parodie ? Il peut le faire à titre d’exercice, mais il peut aussi s’approprier sa contrainte pour lui donner du sens, ou même, au contraire, avoir recours à une contrainte pour servir son propos.

Car la contrainte, en réduisant le champ d’action du langage, en apauvrissant ses moyens d’expression, oblige l’écrivain à triturer le langage, à le contourner, le détourner de son usage orthonormé, à user de ruse pour tromper sa syntaxe, à en trouver des recoins insondés, à mettre en lumière des parties ombrées… N’est-ce pas là le rôle de la poésie ? Un alexandrin, un quatrain, un sonnet, n’est-ce pas justement ces contraintes mises en place pour pousser le langage à chercher, dans une certaine forme d’expressivité convenue, quelque chose que le langage courant ne trouverait pas ? Finalement, L’OuLiPo ne remet-elle pas simplement à l’ordre du jour quelque chose d’essentiel à la littérature – à l’art en général – mais que certaines formes classiques, figées, ressassées ont fait oublier à force de présence ? Que l’art en permanence se doit d’explorer ses Potentiels et que cette exploration doit s’affranchir des formes et des lieux communs… Écoutons encore une fois Perec.

« Tout naquit d’un souhait fou, d’un souhait nul, assouvir jusqu’au bout la fascination du cri vain, sortir du parcours rassurant du mot trop subi, trop confiant, trop commun. N’offrir au signifiant qu’un goulot, qu’un boyau, qu’un chas, si aminci, si fin, si aigu qu’on y voit aussitôt sa justification. Ainsi surgit l’affirmation s’opposant à l’omission. Ainsi durcit l’affranchi issu du contraint. Ainsi s’ourdit l’imagination. Ainsi du plus obscur aboutit-on au plus clair. »

G. Perec, La Disparition

Voici donc le premier antilipogramme (dix lettres seulement : ALEPUSDICX) que je vous présente. Il a été rédigé pour Fanes de Carottes et répondait au thème suivant : Le plus délicieux des délices. Je voulais montrer la profusion, la prolifération adipeuse – liposaturée diraient les mauvais esprits – jusqu’à la nausée, au moyen de ces dix pauvres lettres. La fin (faim) du poème met en avant le désir par delà le désir. Ce qu’il est encore possible de trouver comme désir en soi quand tout à été ressassé, ressucé jusqu’aux os ; ce qui, même repu à l’extrême, peut-être encore ressenti comme étant la seule escale possible et inassouvie d’un désir saturé. Evidemment, je joue sur la proximité des chair(e)s…

Au palais audacieux

Des saucisses salées, sapées de pellicules adipeuses,
Des ailes, des culs, des aisselles de cailles piailleuses,
Des appeaux caudaux d’aspics aux écailles déliées,
Des dédales de lieux aux pupilles épuisées,

Des cascades peuplées, ici delà, de cèpes pulpeux,
D’excès d’épaules aillées, de pieds pelés délicieux,
Des lacis, des lacs, des suées de sauces épicées,
Des palissades de salades, des caps acidulés,

Puis des claies luxueuses paillées de saulées,
Des allées de peccadilles capées de cassis pilé,
Des eaux de liesse spécieuse, des écluses éclipsées
Aux écuelles de suie siliceuses. A l’issue, sa lippe lassée.

La dalle, la pépie épuisées, il accuse la pesée des lipides,
Il paie à la caisse l’excès, l’audace de ses papilles cupides.

Le plus délicieux des délices ? Ce supplice :
Elle, la lucide liseuse assise au seuil de la salle,
L’idéale déesse, l’île seule, ce calice à la peau pâle,
La pause, l’escale, l’assidu délice, la sexuelle ellipse.

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  • Les illustrations sont extraites du site OuTypoPo qui est une collaboration Typographique expérimentale de tous les élèves de Form, école supérieure de graphisme de Toulouse.
  • Le site de l’OuLiPo
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