Sur la lecture, M. Proust

Sur la lecture, M. Proust

La liseuse, Felix Vallotton, 1922

La liseuse, Felix Val­lot­ton, 1922

« Je lais­sais les autres finir de goû­ter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je mon­tais en cou­rant dans le laby­rinthe jusqu’à telle char­mille où je m’asseyais, introu­vable, adossé aux noi­se­tiers taillés, aper­ce­vant le plant d’asperges, les bor­dures de frai­siers, le bas­sin où, cer­tains jours, les che­vaux fai­saient mon­ter l’eau en tour­nant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au-delà, les champs de bleuets et de coque­li­cots. Dans cette char­mille, le silence était pro­fond, le risque d’être décou­vert presque nul, la sécu­rité ren­due plus douce par les cris éloi­gnés qui, d’en bas, m’appelaient en vain, quel­que­fois même se rap­pro­chaient, mon­taient les pre­miers talus, cher­chant par­tout, puis s’en retour­naient, n’ayant pas trouvé ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, sem­blait tin­ter der­rière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui pas­sait ; mais, sur­pris par sa dou­ceur et trou­blé par le silence plus pro­fond, vidé des der­niers sons, qui le sui­vait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’était pas les cloches ton­nantes qu’on enten­dait en ren­trant dans le vil­lage – quand on appro­chait de l’église qui, de près, avait repris sa taille haute et raide, dres­sant sur le bleu du soir son capu­chon d’ardoise ponc­tué de cor­beaux – faire voler le son en éclats sur la place « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s’adressant pas à moi, mais à toute la cam­pagne, à tous les vil­lages, aux pay­sans iso­lés dans leur champ, elles ne me for­çaient nul­le­ment à lever la tête, elles pas­saient près de moi, por­tant l’heure aux pays loin­tains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.

Et quel­que­fois à la mai­son, dans mon lit, long­temps après le dîner, les der­nières heures de la soi­rée abri­taient aussi ma lec­ture, mais cela, seule­ment les jours où j’étais arrivé aux der­niers cha­pitres d’un livre, où il n’y avait plus beau­coup à lire pour arri­ver à la fin. Alors, ris­quant d’être puni si j’étais décou­vert et l’insomnie qui, le livre fini, se pro­lon­ge­rait peut-être toute la nuit, dès que mes parents étaient cou­chés je ral­lu­mais ma bou­gie ; tan­dis que, dans la rue toute proche, entre la mai­son de l’armurier et la poste, bai­gnées de silence, il y avait plein d’étoiles au ciel sombre et pour­tant bleu, et qu’à gauche, sur la ruelle exhaus­sée où com­men­çait en tour­nant son ascen­sion sur­éle­vée, on sen­tait veiller, mons­trueuse et noire, l’abside de l’église dont les sculp­tures la nuit ne dor­maient pas, l’église vil­la­geoise et pour­tant his­to­rique, séjour magique du Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints mul­ti­co­lores et des dames des châ­teaux voi­sins qui, les jours de fête, fai­sant, quand elles tra­ver­saient le mar­ché, piailler les poules et regar­der les com­mères, venaient à la messe « dans leurs atte­lages », non sans ache­ter au retour, chez le pâtis­sier de la place, juste après avoir quitté l’ombre du porche où les fidèles en pous­sant la porte à tam­bour semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, pro­té­gés du soleil par un store, – « man­qués », « Saint-Honorés » et « génoises », – dont l’odeur oisive et sucrée est res­tée mêlée pour moi aux cloches de la grand’messe et à la gaieté des dimanches.

Puis la der­nière page était lue, le livre était fini. Il fal­lait arrê­ter la course éper­due des yeux et de la voix qui sui­vait sans bruit, s’arrêtant seule­ment pour reprendre haleine, dans un sou­pir pro­fond. Alors, afin de don­ner aux tumultes depuis trop long­temps déchaî­nés en moi pour pou­voir se cal­mer ainsi d’autres mou­ve­ments à diri­ger, je me levais, je me met­tais à mar­cher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu’on aurait vai­ne­ment cher­ché dans la chambre ou dehors, car il n’était situé qu’à une dis­tance d’âme, une de ces dis­tances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu’il est d’ailleurs impos­sible de confondre avec elles quand on regarde les yeux « loin­tains » de ceux qui pensent « à autre chose ». Alors, quoi ? ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son atten­tion et de sa ten­dresse qu’aux gens de la vie, n’osant pas tou­jours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trou­vaient en train de lire et avaient l’air de sou­rire de notre émotion, fer­mant le livre, avec une indif­fé­rence affec­tée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et san­gloté, on ne les ver­rait plus jamais, on ne sau­rait plus rien d’eux. »

Sur la lec­ture, Mar­cel Proust, Actes Sud




3 réponses à “Sur la lecture, M. Proust”

  1. caro_carito dit :

    Je ne sais pas com­ment M.P arrive a trans­crire avec tant de déli­ca­tesse ce que l’on peut res­sen­tir et lais­ser nos pen­sées vaga­bon­der long­temps après aux côté de ses impressions.

    Sur­tout les der­nière phrases…

  2. Sébastien dit :

    Oui je suis tout à fait d’accord avec toi! Il a d’abord une manière de faire de loooongues phrases qui non seule­ment passent très bien dans l’exercice de la lec­ture mais qui en plus donnent un rythme, une lan­gueur dans les des­crip­tions qui donnent à ses “chutes” un relief bien par­ti­cu­lier… Ca me fait l’effet d’une vague, sauf que l’instant où la vague atteint son faîte est sus­pendu le plus long­temps pos­sible… Enfin j’aime beau­coup aussi. J’ai relu ce court “essai” (qui n’est pas vrai­ment un mani­feste, ce n’est pas “De la lec­ture” mais bien Sur, une sorte de rêve­rie autour de la lec­ture) avec beau­coup de plai­sir… En pré­vi­sion, dés que je retrouve les ouvrages, je ferai un billet en contre écho sur R. Barthes, notam­ment Le plai­sir du texte et Frag­ment d’un dis­cours amou­reux.

  3. caro_carito dit :

    Ah mais Barthes, j’adore. Frag­ment d’un dis­cours amou­reux, enchanté même si cela rela­ti­vise les enchan­te­ments de l’amour… Décristallisation!

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