De l’art d’annoter Don Quichotte, Pierre Ménard

De l’art d’annoter Don Quichotte, Pierre Ménard

A la réflexion, je pense qu’il est légi­time de voir dans le Qui­chotte “final” une sorte de palimp­seste, dans lequel doivent trans­pa­raître les traces — ténues mais non indé­chif­frables — de l’écriture “préa­lable” de notre ami. Mal­heu­reu­se­ment, seul un second Pierre Ménard, en inver­sant le tra­vail de son pré­dé­ces­seur, pour­raient exhu­mer ces villes de Troie…
“Pen­ser, ana­ly­ser, inven­ter (m’écrivit-il aussi) ne sont pas des actes anor­maux, ils consti­tuent la res­pi­ra­tion nor­male de l’intelligence. Glo­ri­fier l’accomplissement occa­sion­nel de cette fonc­tion, thé­sau­ri­ser des pen­sées anciennes appar­te­nant à autrui, se rap­pe­ler avec une stu­peur incré­dule que le doc­tor uni­ver­sa­lis a pensé, c’est confes­ser notre lan­gueur ou notre bar­ba­rie. Tout homme doit être capable de toutes les idées et je sup­pose qu’il le sera dans le futur.”

Ménard (peut-être sans le vou­loir) a enri­chi l’art figé et rudi­men­taire de la lec­ture par une tech­nique nou­velle : la tech­nique de l’anachronisme déli­béré et des attri­bu­tions erro­nées. Cette tech­nique, aux appli­ca­tions infi­nies, nous invite à par­cou­rir l’Odys­sée comme si elle était pos­té­rieure à l’Enéide et le livre Le Jar­din du cen­taure, de Mme Henri Bache­lier, comme s’il était de Mme Henri Bache­lier. Cette tech­nique peuple d’aventures les livres les plus pai­sibles. Attri­buer l’Imi­ta­tion de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, n’est-ce pas renou­ve­ler suf­fi­sam­ment les minces conseils de cet ouvrage ?”

J.L. Borges, “Pierre Ménard auteur du ‘Qui­chotte’” in Fic­tions

Ah ! le fan­tasme du palimp­seste total, celui où, enfin débar­rassé de tout scru­pule lit­té­raire, on rêve enfin de tuer l’idole — ce mino­taure fos­si­lisé, inex­pug­nable et indé­lé­bile — qui hante notre laby­rinthe. On s’imagine en usur­per la place… Et puis, ouvrant les yeux, on le croise au hasard d’un cou­loir. On n’en finit jamais avec l’idole : elle est gra­vée sur les murs. On se sent sou­lagé, presque heu­reux, et puis on ferme à nou­veau les yeux…

Cer­tains n’en rêvent pas, ils le font. Pas malins, ils s’habillent de leur vrais noms, on les appelle alors vul­gai­re­ment des plagiaires.




Une réponse à “De l’art d’annoter Don Quichotte, Pierre Ménard”

  1. InFolio dit :

    Mon­sieur papate vid­berg aussi parle du minotaure :

    http://vidberg.blog.lemonde.fr/2008/12/05/gag-mythologique/

    Bonne jour­née !

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