Omorphi ke paraxeni patrida, O. Elytis

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Je travaille sur la suite de mon labyrinthe… Pour vous faire patienter, dans la rubrique en lisant en écoutant je vous propose un poème d’Odysseus Elytis chanté par Angélique Ionatos.

C’est par ici pour écouter la sublime Angélique Ionatos dans ce magnifique album dont le nom charmeur suffit à attirer l’oreille : O erotas.

Omorphi ke paraxeni patrida

(Belle et étrange patrie) d’Odysseus Elytis

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Elle jette les filets pour prendre des poissons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jardins sur l’eau

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la creuser
Et des miracles naissent

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée

Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans

Belle mais étrange patrie…

*     *      *

Quelle est cette patrie, belle mais étrange, qu’Elytis transforme en sujet (dés)oeuvrant ? Bien sûr on pense à la Grèce, ce berceau de l’Occident, cette patrie de pêcheurs, cette patrie longtemps opprimée…

Moi j’y vois aussi la langue, la poésie, cette patrie intime magnifique et étrange capable de partir pêcher quelque chose et de ramener tout autre chose, capable elle-même d’apaiser ses propres révoltes et de trouver dans l’arme qui portait sa rébellion son propre jaillissement. Cette langue capable de faire de grande choses mais aussi de se corrompre…

« Assurément, il y a une énigme. Assurément, il y a un mystère. Mais le mystère n’est pas une mise en scène tirant parti des jeux d’ombre et de lumière pour simplement nous impressionner.

C’est ce qui continue à demeurer mystère même en pleine lumière. C’est alors seulement qu’il prend cet éclat qui séduit et que nous appelons Beauté. Beauté qui est voie ouverte – la seule peut-être – vers cette part inconnue de nous-mêmes, vers ce qui nous dépasse. Voila, cela pourrait être une définition de plus de la poésie: l’art de nous rapprocher de ce qui nous dépasse.

D’innombrables signes secrets dont l’univers est constellé et qui constituent autant de syllabes d’une langue inconnue nous sollicitent de composer des mots, et, avec ces mots, des phrases dont le déchiffrage nous met au seuil de la plus profonde vérité.

Où se trouve donc, en dernière analyse, la vérité? Dans l’usure et la mort que nous constatons chaque jour autour de nous, ou dans cette propension à croire que le monde est indestructible et éternel? Il est sage, je le sais, d’éviter les redondances. Les théories cosmogoniques qui se sont succédé au cours des temps n’ont pas manqué d’en user et d’en abuser. Elles se sont heurtées les unes aux autres, elles ont eu leur temps de gloire, puis elles se sont effacées.

Mais l’essentiel est demeuré. Il demeure. »

Extrait de son discours lors de la remise du Prix Nobel de littérature en 1979

Je laisse à Angélique Ionatos le soin de dire un dernier mot sur Elytis :

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De l’art de se perdre dans un labyrinthe… (1)

Labyrinthe 8 commentaires »

« Un labyrinthe on croit savoir ce que c’est, et puis une fois dedans, non on ne sait plus ! C’est pareil pour un livre d’ailleurs, c’est bizarre. »

Anonymapocryte.

La fonction première d’un labyrinthe est de brouiller, de croiser les pistes pour que son créateur/explorateur/visiteur/prisonnier s’y trouve perdu dans les méandres, à l’infini. Le labyrinthe le plus achevé sera celui qui, donnant le sentiment au visiteur de maîtriser sa complexité, d’en avoir apprivoisé l’architecture, d’être sûr d’être sur le point d’en sortir, l’éloignera toujours plus loin de son but, de sa sortie. Le plus achevé sera le plus inachevé en somme.Et ses moyens de leurrer, de tromper son monde sont nombreux : carrefours répétés, impasses impavides qui guettent, hypertextes interminables, des trompe-l’œil habiles disposés sur les parois des murs, miroirs qui se renvoient la balle, des murs transparents ou coulissants, des trappes qui se dérobent, le « pavé inégal », des « couloirs silencieux, déserts, surchargés par des corps sombres froids des boiseries, de stucs, des panneaux moulurés, marbres, glaces noires, tableaux aux teintes noires, colonnes, encadrements sculptés des portes, enfilades de portes, de galeries, de couloirs transversaux qui débouchent à leur tour sur des salons déserts, des salons surchargés d’une ornementation d’un autre siècle… »

Ce symbole a la force de se fondre en tout. Tout n’est pas dans le labyrinthe mais tout peut le devenir pourvu qu’on y retrouve l’errance, le fil qui relie les choses, l’enchevêtrement des lignes d’un tableau, la mémoire dans les circonvolutions du cerveau, la lumière au bout du couloir, une rue dans les souvenirs, l’enchevêtrement des branches, les linéaires de livres de la bibliothèque de Babel, celle de Borges.

« Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ? »

Tout n’est pas le labyrinthe mais on s’accorde à le voir partout avec une aisance familière. Figure qui nous effraie et nous fascine à la fois. Lieu favori de la création parce que lieu de l’errance, de la perdition, de la mémoire, de l’oubli, de la solitude… On finit toujours par voir dans le labyrinthe un jeu d’interconnexion sémantique, thématique, onirique, voire inconsciente qui, à un moment ou un autre, se rattache à quelque chose de familier, de vivant en nous. Une sorte de réponse et de cause à tout, un exutoire et une proie faciles.

Tout pourrait être le labyrinthe, mais je ne veux pas et ne peux pas m’intéresser à tout sans prendre le risque de me disperser, de me disséminer dans la matière informe, de n’être qu’un centre de rien recherchant un improbable centre de tout. Se perdre, certes, mais pas n’importe comment.

« Lire et écrire ? N’est-ce pas ces mouvement qui consistent à arpenter l’univers sans jamais en trouver la satisfaction ni de ce corps en mouvement dans l’univers, ni de ce labyrinthe qui reçoit ce corps rampant ? »

Anonymapocryte

[…à suivre]

Contre les insomnies littéraires…

Dans l'atelier, Ecrits, Humour 8 commentaires »

Le défi du samedi proposait ceci :

« Nous sommes un jury de mécènes. Vous êtes un jeune inventeur.

Vous avez deux mille caractères pour nous présenter votre invention et surtout pour faire pencher la balance en votre faveur pour qu’on finance votre projet.

Attention, l’objet se doit d’être une invention innovante qui révolutionnera… ce que vous voulez! »

Et j’ai commis cela :

Le clepsydrolutrin

Une étude sérieuse met en évidence un aspect peu connu des spécialistes du trouble du sommeil: les insomnies littéraires. Un fléau qui affecte les lecteurs qui se plaignent de leurs nuits trop courtes, de ce qui rend les lendemains difficiles. La faute à ces livres qui les absorbent jusqu’au petit matin et qui leur fait oublier l’heure du coucher.

Alliant le meilleur de l’horlogerie clepsydrique à la beauté ineffable du design des lutrins j’ai conçu un bijou technologique pour pallier à cette pandémie: le clepsydrolutrin.

Description:

Le clepsydrolutrin est constitué de 3 axes reliés entre eux par des pivots.

Un dessin valant mieux qu’un long discours en voici une maquette commentée.

- 1er axe (A) – vertical. Il est solidement attaché à un socle (S). Un lutrin (L) transparent le chapeaute : (L) sert à dessiner, prendre des notes ou son thé.
- 2nd axe (A’) – transversal. A une extrémité, une clepsydre (C), un récipient gradué en minutes et un petit trou à sa base pour laisser s’échapper l’eau. A l’autre extrémité, un autre axe (A ») chapeauté par le lutrin (L’) sur lequel on pose son livre et équilibré par un contrepoids (P).

Indispensables et non fournis : un fauteuil d’arbitre de tennis et sa petite échelle, un récipient pour récupérer l’eau de la clepsydre.

Le mode d’emploi: on remplit la clepsydre selon le temps de lecture que l’on se donne. En se vidant elle fait infléchir A’ qui agit sur A » qui fait descendre L’. Le livre s’éloigne peu à peu des yeux du lecteur. Quand le livre est illisible: il est temps d’aller se coucher.

Ci-joint, le press-book d’un modèle de luxe.

Notes complémentaires :

  • Avantage : les presbytes n’ont plus besoin de lunettes mais ils s’endormiront plus tard.
  • Le modèle est perfectible: nous lui prévoyons une adaptation pour une lecture couchée.
  • Une autre étude a été lancée pour savoir si ce procédé pouvait être économiquement rentable avec une version adaptée à la lecture dans les toilettes.

*    *    *

Je vous invite à lire la somme des inventions improbables, des plus poétiques aux plus pittoresques sur le site des défis du samedi.

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Un autre couloir : imaginer Sisyphe heureux !

Camus, Pages dans un courant d'air Un commentaire »
(C) Peinture de François Robert - collection privée -

(C) Acrylique sur toile de François Robert (détail), collection privée - tous droits de reproduction réservés

« Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s’enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l’étendue de sa misérable condition : c’est à elle qu’il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n’est pas de trop. J’imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l’appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l’homme : c’est la victoire du rocher, c’est le rocher luimême. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d’être reconnues. Ainsi, Œdipe obéit d’abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c’est la main fraîche d’une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d’épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. »  L’Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l’héroïsme moderne.

On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur. « Eh ! quoi, par des voies si étroites… ?  » Mais il n’y a qu’un monde. Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L’erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l’absurde naisse du bonheur.

« Je juge que tout est bien », dit Œdipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l’univers farouche et limité de l’homme. Elle enseigne que tout n’est pas, n’a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l’insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d’homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l’homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l’univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s’élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l’envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.

L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.

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De l’art de se perdre dans un labyrinthe…

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Oh zut c’est une impasse !!!

Je retourne sur mes pas…

Je reviens…

Bientôt.

Chut!

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