Inventaires à inventer

Inventaires à inventer

Puisque c’est un peu mon état d’esprit, j’avais un peu envie de vous par­ler d’inventaire…

L’inven­taire (latin inven­tus) est une liste exhaus­tive d’entités consi­dé­rées comme un patri­moine imma­té­riel ou une somme de biens afin d’en faci­li­ter l’évaluation ou la ges­tion.” Wiki­pé­dia
L’opération consiste donc, simul­ta­né­ment, à énumé­rer et à mettre en mémoire (en le cou­chant par écrit par exemple) un cer­tain nombre de choses… L’inventaire nous est fami­lier : nous l’utilisons avec faci­lité pour faire les courses, pour pré­pa­rer un démé­na­ge­ment, pour lis­ter ce que nous avons déjà fait et ce qu’il nous reste à faire… Il sert sou­vent à énumé­rer les biens que l’on a pour en extraire ceux dont on manque : l’inventaire paraît donc, à bien des égards, un écrit empreint de maté­ria­lisme. Qu’ai-je donc que je n’ai point ?

Para­doxa­le­ment l’inventaire est aussi le mobile pri­mi­tif de notre désir d’écriture.
Sans la néces­sité d’établir un inven­taire ali­men­taire, les sumé­riens n’aurait pro­ba­ble­ment pas inventé les fon­de­ments de l’écriture… la face du monde en eut été toute cham­bou­lée : nous n’aurions jamais su que Gil­ga­mesh cour­rait après l’éternité, les contes homé­riques se seraient per­dus dans les bouches et les oreilles de ses contem­po­rains, Socrate n’aurait pas écrit davan­tage mais Pla­ton serait sans doute resté dans l’ombre de sa caverne, la bible n’aurait pas mis des siècles à être écrite, le lutrin aurait été impro­bable, la chan­son de geste aurait été mimée, les chi­nois et par la suite Guten­berg auraient uti­lisé leur machine pour fabri­quer des lasagnes, les édits res­te­raient inédits, les consti­tu­tions incon­sis­tantes, la poé­sie évanes­cente, le roman fic­tif, le savoir gai et igno­rant et vous ne seriez pas en train de lire ceci…

Force est de consta­ter que le des­tin de l’humanité peut être sus­pendu, tota­le­ment dépen­dant d’une choses aussi insi­gni­fiante, aussi déri­soire qu’un inven­taire… une futile liste des récoltes… C’est ter­rible et en même temps cela doit repla­cer de la modes­tie dans nos actions et nos ambi­tions de tous les jours. Le des­tin aime prendre des che­mins de tra­verse qu’on ne peut cal­cu­ler, c’est cela aussi qui rend fas­ci­nant notre laby­rinthe humain, notre épopée errante.

Évidem­ment la poé­sie, et plus pré­ci­sé­ment le sur­réa­lisme, l’OuLiPo, s’est empa­rée de ce monu­ment qu’est l’inventaire. L’inventaire sous la plume d’un Pré­vert ou d’un Perec renoue avec son sens pre­mier d’inven­tio. Liste et inven­tion sont alors réunies dans une même inten­tion poé­tique. Il y a une force qui se dégage de cette accu­mu­la­tion, de ce fatras sans queue ni tête, quelque chose d’absurde qui dit for­cé­ment quelque chose de notre époque…

Boris Vian lui-même l’a exploré dans sa Com­plainte du Pro­grès où le lien amou­reux est subor­donné à la capi­ta­li­sa­tion d’objets hété­ro­clites… et quand l’amour s’en va cha­cun reprend ses biens… comme si les objets deve­naient les seuls gages concrets de nos amours abstraites.

Une tri­pe­rie deux pierres trois fleurs un oiseau vingt-deux fos­soyeurs un amour le raton laveur une madame untel un citron un pain un grand rayon de soleil une lame de fond un pan­ta­lon une porte avec son paillas­son un Mon­sieur décoré de la légion d’honneur le raton laveur…”

Pré­vert égrène une col­lec­tion de mots, et cette jux­ta­po­si­tion, d’où le verbe est exclu, sont autant de poten­tiels d’histoires et de des­tins… Cela me fait pen­ser à la fas­ci­na­tion qu’exerce sur moi les trains. Les trains, ces car­re­fours en mou­ve­ment de des­tins divers et variés, de sen­ti­ments hété­ro­clites et contras­tés, col­lec­tion d’humains à forte valeur socio-anthropologique ajou­tée. Ce sont des inven­taires hasar­deux de nos vies assem­blés uni­que­ment par le besoin impé­rieux d’un voyage, pour une période plus ou moins courte… Inven­taires qui favo­risent les ren­contres impro­blables ou les non ren­contres pré­vi­sibles. La fas­ci­na­tion vient égale­ment du fait du voyages, cha­cun étant en mou­ve­ment avec un mobile dif­fé­rent : celui là tra­vaille loin de chez lui, ce couple aux regards un peu tristes tente un voyage pour renouer des liens amou­reux, cette jeune fille vit concrè­te­ment les pre­mières heures de son éman­ci­pa­tion et va retrou­ver sa chambre uni­ver­si­taire, celui-là fuit les sou­cis, cette dame va au che­vet de sa soeur malade… Le jeu des pro­ba­bi­li­tés ici montre sa puis­sance face au poten­tiel de vies singulières.

Georges Perec aussi aurait pu choi­sir le train pour écrire La vie mode d’emploi, romans. Il choi­sit l’imaginaire 11, rue Simon-Crubellier et dresse les por­traits d’un siècle de loca­taires… Il s’agira d’ “épui­ser, non la tota­lité du monde — pro­jet que son seul énoncé suf­fit à rui­ner — mais un frag­ment consti­tué de celui-ci : face à l’inextricable inco­hé­rence du monde, il s’agira d’accomplir jusqu’au bout du pro­gramme, res­treint sans doute, mais entier, intact, irré­duc­tible.” Réunir l’épars, l’absurde afin d’en trou­ver une quin­tes­sence : l’ambition est uto­pique mais l’oeuvre qui s’en dégage inten­sé­ment riche… Inven­taire socio-psycho-anthropologique, inven­taire du sou­ve­nir égale­ment (“Je me sou­viens” est aussi cet inven­taire des choses dont on se sou­vient et qui défi­nit en per­ma­nence notre onto­lo­gie), inven­taire de la forme lit­té­raire… L’auteur de Penser/classer pousse à son paroxysme l’usage et l’usure de l’inventaire… Je ne peux conseiller que la (re)lecture de ses oeuvres.

Et vous ? quel inven­taire est le vôtre ?




6 réponses à “Inventaires à inventer”

  1. ekwerkwe dit :

    Sur les pas de Perec, je te conseille les “Notes de che­vet” de Sei Shô­na­gon. Pour qui aime les listes, c’est… par­fait, sur­pre­nant, poétique…

    Sinon, mon inven­taire pré­féré, c’est la météo marine, que je pour­rais écou­ter pen­dant des heures. Ports qui font rêver, chiffres égre­nés, sens obs­curs, et toute la beauté du rythme lent et régu­lier. Mais je com­prends qu’on n’adhère pas forcément…

  2. Sébastien dit :

    @ekwerkwe
    Je ne connais­sais pas ces notes de che­vet… et rien qu’à en lire le som­maire, l’eau me monte à la bouche…

    La météo marine… oui ! je vois ce que tu veux dire : Forth For­ties Dog­ger Fisher Cro­marty (les côtes de l’île d’Albion sont mes pré­fé­rées)… l’inventaire des noms réels qui emmène loin… vers l’imaginaire… aussi loin que Serin­ga­pa­tam, au moins.

    D’accord avec toi mais seule­ment dans une pers­pec­tive radio­pho­nique ! Parce qu’à lire… heu !

  3. sylvie dit :

    hello ekwerkwe, il y avait long­temps qu’on ne s’était pas croi­sées! contente de te trou­ver là;)
    moi aussi je me suis trou­vée en train de me lais­ser ber­cer par la météo marine… une comp­tine ras­su­rante et qui arri­vait à heures fixes du temps où j’écoutais la radio régu­liè­re­ment…
    sébas­tien, pour ten­ter de répondre à ta ques­tion…
    Penser/classer, il fau­drait que je m’y replonge… J’ai tou­jours laissé tom­ber, et pour­tant, ce n’est pas un texte long.
    Pré­vert, oui, bien sur, ça m’a beau­coup tou­chée un temps. Mais il fau­drait que je relise pour voir si ça me fait le même effet aujourd’hui…
    par contre, j’aime tou­jours autant la ritour­nelle de Boris Vian.
    Le der­nier livre d’Annie Ernaux, dans le genre, est vrai­ment très bien. je pense qu’on peut le pla­cer dans cette démarche. Et disons qu’aujourd’hui, sur le sujet… c’est le texte que je choi­sis pour dire que c’est celui qui me touche le plus.
    à bien­tôt,
    je te remets en lien ;)

  4. Sébastien dit :

    Merci Syl­vie pour cette contri­bu­tion ! je pas­se­rai à la biblio­thèque (à laquelle je me réabon­ne­rai, d’ailleurs mon pro­chain post trai­tera sans doute de cet labyrinthe/inventaire gigan­tesque qu’est la biblio­thèque) cher­cher ce livre dont tu dis beau­coup de bien… Merci pour le lien :)

  5. ekwerkwe dit :

    Hello Syl­vie! Oui, c’est amu­sant de se croi­ser chez Sébas­tien — mais je sup­pose que c’est grâce à toi qu’il a connu Fanes de Carottes? Ah! la magie des cercles vertueux!

    Annie Ernaux? Je n’y serais pas allée de moi-même mais du coup… peut-être si l’occasion se présente!

  6. sylvie dit :

    @ekwerkwe, son der­nier livre est excellent et impres­sion­nant. Je te le conseille assu­ré­ment ! son tra­vail d’écriture est éton­nant. Elle brosse par inven­taires de petites et grandes choses du quo­ti­dien qui nous tra­versent le temps qui nous a fait, des années 40 à nos jours,et ce, par tranches de 10 ans. L’intime che­mine dans l’histoire col­lec­tive, ou l’histoire col­lec­tive des­sine l’intime… on ne sait plus, mais ça donne un texte qui a une puis­sance évoca­trice très forte. euh…mon grand âge est peut-être l’explication de cet engouement…

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